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ANALELE UNIVERSITATII BUCURESTI

Anul 2003

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ANALELE UNIVERSITATII BUCURESTI
 
 

LIMBI ªI LITERATURI STRÃINE

2 0 0 5

  

L’ACQUISITION DE L’ARTICLE PAR DES ENFANTS MONOLINGUES ET BILINGUES

ELISABETH VAN DER LINDEN*

 

1. Introduction

Si le système des déterminants dans les langues du monde a fait coulé déjà pas mal d’encre, l’acquisition des déterminants par des petits enfants n’a pas encore reçu beaucoup d’attention. Une telle étude est importante parce qu’elle peut nous aider à mieux comprendre le système adulte, voire à choisir la meilleure description théorique de ce système. Dans l’article présent, je présente une étude exploratoire de l’acquisition des déterminants par quelques enfants monolingues français d’un côté et par quelques enfants bilingues français-néerlandais de l’autre. L’étude des enfants bilingues est comme un laboratoire où on peut comparer deux processus d’acquisition en une seule personne, ce qui peut aider à comprendre la relative importance des éléments universels et spécifiques dans les deux systèmes langagiers à apprendre. Quelques publications ont déjà étudié l’acquisition des déterminants chez des enfants monolingues (de Cat, 2002 pour le français) et bilingues (Granfeldt 2000, Bernardini-Röst 2001, Kupisch 2003, Hulk 2004). Je montrerai que mes données ne confirment que partiellement les conclusions de ces chercheurs.

Dans les études sur le bilinguisme, la plupart des chercheurs ont montré que les enfants bilingues acquièrent leurs deux langues comme les enfants monolingues. En même temps, on trouve des influences d’une langue sur l’autre dans le développement de ces enfants. Hulk & Mueller (2000) ont soutenu que ce sont surtout les domaines langagiers à l’interface de plusieurs modules linguistiques qui peuvent causer des problèmes dans l’acquisition et qui sont sensibles à l’interférence. Or, les déterminants sont des éléments langagiers qui se situent à l’interface de la syntaxe et de la pragmatique, puisque le choix d’un déterminant est stipulé par son rôle syntaxique aussi bien que par son rôle pragmatique.

Pour la syntaxe, nous constatons que les déterminants occupent une place à l’intérieur de DP, comme le montre la structure dans (1).  Ils s’accordent pour le genre et le nombre avec le nom. Ceci vaut aussi bien pour le français que pour le néerlandais, malgré certaines différences mineures dont nous parlerons dans le paragraphe suivant. 

 

Pour la pragmatique, l’emploi des déterminants est basé sur le choix entre les formes définies / indéfinies / zéro. Ce choix dépend du contexte discursif entourant le DP en question. Le locuteur se sert de l’article défini pour indiquer qu’il parle d’une information partagée avec son interlocuteur, tandis que l’article indéfini indique qu’il s’agit d’une information nouvelle. Ceci vaut en principe aussi bien pour le français que pour le néerlandais, mais il y a des différences qui seront décrites dans le paragraphe suivant. Elles concernent surtout l’emploi des formes zéro des déterminants.

De plus, les formes des déterminants dans les deux langues peuvent également contribuer au degré de difficulté de leur apprentissage.

Tout enfant apprenant sa langue maternelle doit apprendre les formes des déterminants et les contraintes syntaxiques et pragmatiques qui régissent leur emploi dans le système adulte. Un enfant bilingue est confronté à deux systèmes linguistiques qui ne connaissent pas tous les deux forcément les mêmes contraintes pour l’emploi des déterminants. Pour le français et le néerlandais, en effet, l’emploi des déterminants diffère sur certains points. Je présenterai d’abord les formes et l’emploi des déterminants dans les deux langues. Puis, je décrirai l’acquisition de l’article par des enfants monolingues français et néerlandais. Cela mènera à la formulation d’une prédiction pour l’acquisition des déterminants par des enfants bilingues, basée sur l’hypothèse de Hulk & Mueller (2000). Les données de deux enfants bilingues français-néerlandais seront étudiées pour tester ces hypothèses.

2. Le déterminant en français et en néerlandais

 

Dans ce paragraphe, je présenterai les formes des déterminants et leur emploi en français et en néerlandais.

2.1. Formes des déterminants

 

Français

Tableau 1

Les articles en français

 

 

sing masc

sing fém

plur masc / fém

déf

le, l’

la, l’

les

indéf

un, du, de l’

une, de la, de l’

des

 

L’article défini français connaît une seule série de formes, l’article indéfini en connaît deux. L’une de ces deux est traditionnellement appelée ‘article indéfini’, l’autre est traditionnel-lement appelée  ‘article partitif’.

 

Néerlandais

Tableau 2

Les articles en néerlandais

 

 

sing masc/fém

sing neutre

plur masc/fém/neutre

déf

de                    

het

de

indéf

een / -             

een / -

-

 

L’article défini néerlandais connaît seulement deux formes, l’une, het,  pour le neutre singulier, l’autre, de, pour toutes les autres formes du singulier et du pluriel.

Les tableaux 1 et 2 montrent que le nombre des formes est supérieur en français à celui en néerlandais. D’abord, le néerlandais possède une forme unique een pour l’article indéfini singulier, tandis que le français connaît une forme pour le masculin et une autre pour le féminin. Puis, le français connaît deux variantes de l’article indéfini au singulier, dont l’une (appelée aussi ‘article partitif’) s’utilise devant des substantifs comptables, l’autre devant des substantifs de masse ou non-comptables. Le premier de ces formes correspond au néerlandais een, le deuxième correspond à une forme zéro du déterminant en néerlandais:

 

(1)    FR. Marie mange un petit gâteau

NL. Marie eet een koekje

(2)    FR. Marie boit du lait

NL. Marie drinkt – melk

 

De plus, le français connaît une forme plurielle de l’article indéfini,  tandis que le néerlandais ne possède pas une telle forme, comme on peut le voir en (3).

 

(3)    FR. Marie mange des petits gâteaux

NL. Marie eet – koekjes

 

En français l’emploi d’un article est presque toujours obligatoire, son omission est rare et liée à une série de contraintes et souvent à un style plus ou moins soutenu. (Roodenburg 2004). Il s’agit des énumérations (‘femmes, hommes et enfants étaient également heureux’) ou de certains autres cas spéciaux, dont nous ne nous occuperons pas ici puisqu’ils sont rares ou inexistants dans l’input aux petits enfants.

 

 

2.2. Emploi des déterminants

 

L’emploi des articles en français et en néerlandais est sujet à des contraintes pragmatiques. Ces contraintes sont en grandes lignes les mêmes pour les deux langues. Avant de prononcer un énoncé, un locuteur doit à chaque fois se demander quelles sont les présuppositions et les connaissances de son interlocuteur. Quand il parle d’une chose ou personne déjà connues de son interlocuteur, il se servira d’une construction contenant un élément défini qui sera le plus souvent un article défini, tandis qu’il se servira d’un article indéfini quand il suppose que la chose ou personne dont il veut parler n’est pas connue de son interlocuteur (4). Souvent, on se sert des termes ‘information connue / inconnue’ ou ‘information vieille / nouvelle’ pour désigner ces deux emplois[1].

 

(4)  FR     Un homme entre dans la maison

L’homme entre dans la maison

 

NL    Een man komt het huis in

De man komt het huis in

 

Il y a en français une série de cas spéciaux de l’emploi du déterminant défini où les connaissances partagées entre locuteur et interlocuteur ne sont pas requises. On peut penser à l’emploi du défini pour un ‘sens général’ (‘le chien est un animal fidèle’) ou pour l’emploi devant un titre suivi d’un nom propre (‘le professeur Ionescu’). Le néerlandais omet l’article dans ces cas-là. Ces cas spécifiques sont rares cependant dans l’input des  petits enfants. Pour eux, acquérir la distinction entre défini et indéfini signifie apprendre leurs formes et leurs positions syntaxiques mais aussi et surtout acquérir et appliquer les notions d’ ‘information vieille’ versus ‘information nouvelle’. On sait que les tout petits enfants ont tendance à généraliser l’emploi des déterminants définis, ce qu’on explique parfois en disant qu’ils ont de la difficulté à concevoir que leur interlocuteur ne possède pas les mêmes connaissances qu’eux-mêmes (Maratsos 1982).

La comparaison du français et du néerlandais montre que les systèmes des deux langues se ressemblent en grandes lignes aussi bien pour la position syntaxique des éléments dans la phrase que pour leur fonction pragmatique. Les différences résident dans le fait que:

– le français connaît plus de formes différentes de l’article que le néerlandais;

– en français l’article est presque toujours présent, en néerlandais on peut plus facilement l’omettre;

– le néerlandais connaît une forme zéro pour l’indéfini pluriel et devant les noms de masse ou incomptables au singulier.

Par conséquent, l’article est plus ‘visible’ en français parce que pratiquement toujours présent dans un groupe nominal. On pourrait donc s’attendre à ce que l’acquisition des déterminants soit plus facile pour des enfants français que pour des enfants néerlandais. Le paragraphe suivant montrera si cette attente se confirme.

3. Acquisition de l’article en français et en néerlandais monolingue

Les petits enfants qui acquièrent leur langue maternelle, commencent tous par produire des énoncés d’un seul mot. Si ce mot est un substantif, il n’est pas accompagné d’un article, comme le montre l’énoncé dans (2)[2], [3].

(5)  MOT:   qu’est-ce que c’est?  

CHI      maison                                (Anouk 2;3.13)

Les enfants continuent à produire des énoncés sans déterminants bien au-delà du stade des énoncés à un seul mot. Ce n’est que vers l’âge de deux ans que les déterminants commencent à paraître avec une certaine fréquence dans les énoncés enfantins. On a proposé plusieurs explications au fait que les enfants ne produisent pas de déterminants.

D’un point de vue syntaxique, il a été suggéré que les enfants ne peuvent pas encore produire les catégories fonctionnelles nécessaires. Les enfants commenceraient par acquérir les catégories lexicales telles que N, V, A, les catégories fonctionnelles telles que D, C, I ne venant qu’après. Les premiers énoncés des enfants consistent en effet majoritairement de noms et de verbes. Ces formes ne sont ni fléchies ni accompagnées de mots de fonction comme des auxiliaires ou des déterminants.

D’un point de vue pragmatique, il a été suggéré que les enfants ne produisent pas de déterminants parce qu’ils ne maîtrisent pas encore les contraintes pragmatiques qui régissent ces éléments et qui sont cognitivement complexes.

Par ailleurs, il semble que les enfants ont une certaine conscience de l’existence des éléments fonctionnels même avant de les produire: Höhle & Weissenborn (1998) ont montré que les enfants de 7 mois sont déjà conscients de la présence / absence de mots de fonction dans des énoncés qu’ils entendent: ils réagissent autrement à l’écoute d’énoncés contenant des articles ou des prépositions qu’à des énoncés où ces éléments manquent. Cela suggère que les connaissances des catégories fonctionnelles sont présentes longtemps avant leur production. Ces connaissances précoces se montrent aussi dans le fait que certains enfants produisent des formes qu’on peut considérer comme des proto-déterminants, comme dans (3), où l’enfant produit un schwa devant le nom (et devant V, d’ailleurs):

(6)  CHI:     [\] oiseau [\] vole        (dans Veneziano & Sinclair, 2000)

Voyons ce qu’il en est de la production des articles chez les enfants monolingues.

3.1. Méthode

Dans une recherche pilote, j’ai analysé les énoncés de trois enfants monolingues français et de deux enfants monolingues néerlandais. Dans les énoncés de ces enfants, j’ai étudié le nombre de déterminants réalisés et omis dans des contextes obligatoires. Je considère le système des déterminants comme acquis lorsqu’il est réalisé correctement dans 90% des cas.

 

3.2. Les enfants monolingues français

 

Les figures 1-3 montrent le développement de l’article chez trois enfants français, Grégoire, Philippe, Nathalie. Les données de Philippe et de Grégoire ont été prises dans le corpus CHILDES, les données de Nathalie sont celles de Patsy Lightbown.

 

Grégoire

Le premier enregistrement a été fait quand Grégoire avait 1 an 9 mois, le dernier date de l’âge de 2;5. Au début, Grégoire réalise 20% de déterminants dans des contextes obligatoires, dans le dernier enregistrement il atteint près de 100% de déterminants dans des contextes obligatoires. Le niveau de 90% est atteint à l’âge de 2;5.1. L’acquisition de Grégoire représente un progrès continu et égal.

Philippe

Philippe emploie déjà beaucoup de déterminants dès les premiers enregistrements. A 2;1 il réalise déjà 80% de déterminants dans des contextes obligatoires. A l’âge de 2;6, il dépasse les 90%.

Nathalie

Il semble que Nathalie ne fait pratiquement pas de ‘pas en avant’ au cours de son développement: en 6 mois, elle avance de 40% à 50% de réalisations correctes de l’article dans des contextes obligatoires. Elle progresse donc beaucoup plus lentement que les deux autres enfants. Malheureusement, il n’y a pas de données d’un âge plus avancé pour Nathalie.

En résumant, nous constatons que:

– le trajet d’apprentissage de l’article est long chez les enfants monolingues;

– il y a une grande variabilité dans le rythme d’acquisition. Si Philippe et Grégoire atteignent les 90% de réalisations correctes du déterminants vers deux ans et demi, Nathalie stagne autour de 50% à l’âge de 2;3. De plus, Grégoire parcourt le trajet de 20% à 90% en 6 mois, tandis que Nathalie ne connaît qu’un gain de 10% en 6 mois.

3.3. Les enfants monolingues néerlandais

Les figures 4 et 5 montrent les données des deux enfants néerlandais, Abel et Hein. Toutes les données ont été prises dans le corpus CHILDES.

 

Abel

Malgré les fluctuations dans ces enregistrements, on peut voir qu’il y a un progrès lent mais sûr dans le développement d’Abel. A l’âge de 1;10,  il commence avec une production de près de zéro, pour finir par produire environ 80% de déterminants dans des contextes obligatoires à l’âge de 2;11. Le seuil des 90% est atteint à 3;4. Le trajet est donc plus long que la moyenne des enfants français: il faut 11 mois pour aller de 20% à 80% de réalisations correctes, 16 mois pour aller jusqu’aux 90%. De plus, il semble y avoir une période de stagnation entre 2;3  et 2;8.

Hein

 Malheureusement, il n’y a pas de  données de Hein avant l’âge de 2;4, quand il produit déjà près de 60% de déterminants corrects. Il atteint le niveau des 100% vers l’âge de 2;8. Le développement est donc lent mais régulier.

 

En résumant, nous constatons que pour les enfants néerlandais l’acquisition est plus lente que pour les enfants français, à l’exception de Nathalie. L’image n’est pas complète cependant à cause de la nature des corpus, qui ne donnent pas tout le trajet de développement pour tous les enfants.

3.4. Prédictions

En comparant les systèmes adultes français et néerlandais, nous avons vu qu’en français l’article est plus visible pour les enfants: il est présent devant tous les noms dans l’input. Nous avions formulé l’attente que cela faciliterait l’acquisition de l’article pour les enfants français, en d’autres termes qu’ils acquerraient l’article plus vite que les enfants néerlandais. Les données des enfants monolingues français et néerlandais montrent qu’il y a une grande variabilité dans le rythme de l’acquisition du système des déterminants en français et en néerlandais. Néanmoins, à l’exception du cas de Nathalie, les enfants français acquièrent, semble-t-il, le système plus vite que les enfants néerlandais.

Revenons maintenant à l’acquisition bilingue et à l’article de Hulk et Mueller (2000). Ces auteurs prévoient des interférences entre les deux langues des enfants bilingues pour les structures syntaxiques:

a)      qui se trouvent à l’interface de deux domaines linguistiques;

b)      pour lesquels les deux langues montrent des correspondances dans la structure de surface.

Le cas des déterminants correspond à ces deux conditions. Nous pourrions donc nous attendre à trouver des influences d’une langue dans l’autre.

Müller et Hulk (2001) ajoutent un troisième critère pour l’interférence. Elles prédisent que l’interférence est uni-directionnelle, et elles adoptent le critère c:

c)      si les deux langues A et B de l’enfant connaissent une structure pour un phénomène linguistique qui dans une des langues peut être analysée de deux façons différentes, l’enfant choisira  dans les deux langues la possibilité de la langue qui ne connaît qu’une seule analyse.

Hulk (2004) ajoute un quatrième critère pour l’interférence:

d)      l’interférence sera renforcée dans les situations où elle coïncide avec une valeur-défaut de l’acquisition. Nous savons que tous les enfants commencent par omettre les déterminants. La valeur-défaut dans l’acquisition est donc l’omission de l’article.

Quand nous appliquons ces critères à l’acquisition de l’article par des enfants bilingues français-néerlandais, nous constatons qu’ils permettent de faire des prédictions contradictoires.

Hulk (2004), en partant du critère d), suggère pour l’acquisition des enfants bilingues français-néerlandais qu’on pourrait s’attendre à ce que ces enfants sont plus lents à produire des déterminants en français sous l’influence de la valeur défaut zéro de l’article en combinaison avec l’influence du néerlandais, où le déterminant est souvent absent.

Le critère c) par contre prédirait une influence du français sur le néerlandais puisqu’en français il y a une seule analyse possible (le déterminant est toujours obligatoirement présent), tandis qu’en néerlandais il y en a deux. On s’attendrait alors à une accélération de la production des déterminants en néerlandais chez les enfants bilingues.

Une étude des données de deux enfants bilingues montrera laquelle de ces prédictions s’avère être juste. Cela nous aidera à comprendre le poids relatif des deux critères c) et d) cités en haut.

4. Acquisition de l’article par des enfants bilingues

J’ai analysé les données de deux enfants bilingues français-néerlandais, Anouk et Annick. Les deux petites filles sont nées et vivent aux Pays-Bas. Un de leurs parents est Français, l’autre Néerlandais. Chaque parent parle sa langue maternelle à l’enfant. Les enfants fréquentent une crèche néerlandaise quelques jours par semaine. Les longueurs moyennes des énoncés pour les deux langues suggèrent que les enfants sont des bilingues balancées, c’est-à-dire qu’il n’y a pas une langue dominante. Les données ont été recueillies et transcrites par des chercheurs et des étudiants de l’université d’Amsterdam.

Les figures 7 et 8 donnent le développement pour le français et le néerlandais d’Anouk, les figures 9 et 10 pour Annick.

Anouk: français

Le développement d’Anouk pour le français ressemble à celui de Grégoire: entre l’âge de 2;3 et 3;3, elle va d’un pourcentage de 10% à >90% de réalisations correctes des déterminants. La différence avec Grégoire réside dans le rythme: Grégoire parcourt le même trajet de 20% à 90% de réalisations correctes en 6 mois. Anouk a besoin de 10 mois pour ce même trajet. Mais cette différence n’est peut-être pas significative, puisque nous avons vu que les deux autres enfants monolingues français, Nathalie et Philippe, parcourent un développement plus lent: Philippe passe de 50% à 95% en 5 mois, Nathalie de 40% à 50% en 6 mois.

Anouk: néerlandais

Anouk produit déjà 42% de réalisations correctes des déterminants dès le premier enregistrement (âge 2;5). En français, elle produit également environ 40% de déterminants à cet âge-là. Cependant, en néerlandais, un mois plus tard, elle produit près de 80% de déterminants, tandis qu’en français, ce pourcentage stagne autour des 40%. Le pourcentage en néerlandais se stabilise autour de 80-85% jusqu’à l’âge de 3;0. Ce n’est qu’à 3;10 qu’elle atteint 100% de réalisations correctes des déterminants. Cela rappelle le développement de Hein et Abel, qui eux aussi connaissent une période de stabilisation autour des 80%. Nous voyons que Anouk produit beaucoup plus de déterminants en néerlandais qu’en français. Nous ne pouvons donc pas conclure qu’il y a accélération en néerlandais sous l’influence du français Cependant, il y a peut-être ralentissement du français sous l’influence du néerlandais, comme le prévoit le critère de la valeur-défaut.

Annick: français

Le développement en français d’Annick semble bizarre. Après un premier enregistrement où le déterminant est déjà présent dans 70% des contextes obligatoires, l’omission prend le dessus dans les deux enregistrements suivants. Par contre, entre 2;9 et 3;1, nous voyons une énorme augmentation du taux de production des déterminants, de 20% à 82% et vite après, elle atteint les 90%. Une explication tentative de ce développement reposerait sur le fait que le premier enregistrement, à l’âge de 2;5, date du mois de septembre, juste après un long séjour en France durant les vacances d’été. Il se pourrait que ce séjour ait stimulé les connaissances en français, tandis qu’après, il y a eu une baisse des compétences en français sous la pression de la langue concurrente, le néerlandais. En effet, nous voyons que la longueur moyenne des énoncés (LME) français d’Annick est en baisse dans cette période: à l’âge de 2;5, la LME est de 3.08, à l’âge de 2;7, la LME est de 2.53 ; à l’âge de 2;9, la LME est de 2.19.

Annick: néerlandais

 Le développement  pour le néerlandais est plus régulier et ressemble à celui des enfants monolingues néerlandais: Annick passe de 50% d’emplois corrects à 90% d’emplois correct entre 2;7 et 3;4 (9 mois). Son développement est donc lent en néerlandais. Les LME d’Annick sont largement les mêmes en néerlandais et en français (à part la baisse entre 2;5 et 2;9). Cela suggère que Annick est un exemple de bilinguisme équilibré. Les données d’Annick sont difficiles à interpréter à cause de son développement atypique en français, mais nous n’y trouvons pas d’indications d’interférence du français sur le néerlandais ou vice versa. Le développement d’Annick est donc différent de celui d’Anouk, où nous avons suggéré une possible influence du néerlandais sur le français par un ralentissement de l’acquisition des formes françaises.

Si nous ne voyons pas cette même influence chez Annick, il faut peut-être penser à un autre facteur d’influence chez Anouk. Chez elle, ce ralentissement en français pourrait être dû au fait que le néerlandais semble devenir sa langue dominante. C’est justement vers l’âge de 2;7 que les longueurs moyennes des énoncés d’Anouk (LME) deviennent plus élevées en néerlandais qu’en français. Il est donc possible que le ralentissement en français constaté chez Anouk n’est pas causé par un renforcement de la valeur-défaut (omission de l’article) sous l’influence du néerlandais mais que tout simplement Anouk applique les règles pour l’emploi du déterminant en néerlandais à son français. C’est une forme d’interférence qui fait penser à celle qu’on rencontre chez les apprenants du français langue seconde.

5. Discussion

J’avais commencé cette recherche dans l’attente de trouver les deux résultats suivants:

– je m’attendais que les enfants monolingues français acquerraient le système des déterminants plus vite que leurs homologues néerlandais;

– je m’attendais à trouver de l’interférence dans le système de l’article chez les enfants bilingues. J’avais formulé deux prédictions, l’une prévoyant une influence du français sur le néerlandais, l’autre allant en sens contraire.

Les résultats montrent que ni l’une ni l’autre de ces prédictions ne sont confirmées de façon définitive: s’il est vrai que la vitesse avec laquelle les enfants français acquièrent le système des déterminants est plus élevée que celle des enfants néerlandais, la variation individuelle entre les enfants est tellement grande qu’on n’a pas le droit de tirer des conclusions définitives.

D’autre part, pour les enfants bilingues, il n’y a pas de preuves irréfutables d’interférence. On peut constater qu’il y a un effet général de ralentissement dans le développement bilingue, attribuable justement à l’acquisition de deux systèmes. En effet, pour le français tout aussi bien que pour le néerlandais, l’acquisition des déterminants est plus lente en moyenne pour les enfants bilingues que pour les enfants monolingues. Mais contrairement à d’autres chercheurs (Granfeldt 2000, Bernardini 2001) nous n’avons pas trouvé de preuves convaincantes d’interférence chez les enfants bilingues: leur acquisition est pareille à celle des enfants monolingues, même si leur rythme est plus lent. Nous ne voyons pas d’accélération de l’acquisition du néerlandais sous l’influence du français. Chez Anouk, nous avons trouvé une omission prolongée des déterminants en français qui pourrait être due au néerlandais, mais nous n’avons pas trouvé ce même phénomène chez Annick. Cela nous fait penser que c’est le fait que le néerlandais est la langue dominante d’Anouk qui joue aussi un rôle ici et qu’elle se comporte comme un apprenant du français langue seconde. Il semble que pour les données des enfants que nous avons étudiées, il faut rejeter l’hypothèse de Hulk & Mueller et de Mueller & Hulk. Bien sûr, le nombre d’enfants que nous avons étudié est petit. Une recherche à plus vaste échelle pourra apporter plus de clarté dans le processus de l’acquisition des déterminants.

 

 

ÎNVÃÞAREA ARTICOLULUI DE CÃTRE COPIII MONOLINGVI ªI BILINGVI

Rezumat

Învãþarea limbilor de cãtre copii ne poate informa asupra structurii limbilor respective. Bilingvismul precoce este un caz ºi mai interesant, deoarece copilul constituie un fel de „laborator” în care se pot observa procesele legate de învãþãrea concomitentã a celor douã limbi dar ºi influenþele exercitate între ele.

Mueller & Hulk (2001) au formulat ipoteza cã în limbajul copiilor bilingvi aspectele limbii care se aflã la interfaþã între douã domenii lingvistice ar fi deosebit de „vulnerabile” la interferenþã. Achiziþia articolului ar fi un asemenea aspect, pentru cã se aflã la interfaþã între sintaxã si pragmaticã. Studiul achiziþiei articolului hotãrât ºi nehotãrât de cãtre câþiva copii monolingvi francezi ºi olandezi ºi câþiva copii bilingvi franco-olandezi aratã cã nu aceastã hipotezã nu se confirmã.

BIBLIOGRAPHIE

 

 

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*   Université d’Amsterdam /ACLC.

[1]   Nous n’entrerons pas dans le détail de cette discussion sur les valeurs pragmatiques des déterminants. Pour un excellent livre sur ce sujet nous renvoyons à LAMBRECHT (1994).

[2]   Ceci est facile à voir pour les langues, comme le français ou le néerlandais, où l’article précède le nom et peut en être séparé par d’autres éléments comme des adjectifs, des numéraux, etc. Il est plus difficile de décider sur la présence ou l’absence de l’article dans le cas des langues où l’article forme une unité avec le nom, comme c’est le cas en roumain. Si en français enfantin,  ‘table’ est de façon évidente un nom sans article, en roumain un énoncé comme ‘casa’ peut être un nom avec article, comme le suggère sa forme, ou bien une forme non-analysée par l’enfant qui en réalité ne contient par d’article (cf. AVRAM 2002).

[3]   Les âges des enfants sont donnés entre guillemets. 2;3.13 veut dire Anouk, âgée de 2 ans, 3 mois, 13 jours.

 

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