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ANALELE UNIVERSITATII BUCURESTI

Anul 2003

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ANALELE UNIVERSITATII BUCURESTI
 
 

LIMBI ªI LITERATURI STRÃINE

2 0 0 5

 

SUR LE DÉTERMINANT DÉMONSTRATIF EN FRANÇAIS ET EN ROUMAIN ACTUELS[1]

MARINA CIOLAC

 Le système des déterminants démonstratifs (= Dt dém.) en français et en roumain présente des ressemblances, mais aussi de nombreuses différences. Partant du code linguistique et du corpus (qui dans notre cas est strictement oral), une approche sociolinguistique peut viser l’inventaire des formes et leur distribution, les combinaisons possibles ainsi que les emplois et les valeurs de ces Dt.

1. Le code linguistique et le corpus

Les réflexions ci-dessous concernent l’état actuel des deux langues, notamment l’aspect commun courant, usuel, du français et du roumain, aspect situé au-delà des variétés diatopiques et en deçà des langages spécialisés. Destiné à la communication orale quotidiennne des personnes à niveau culturel haut et moyen en plusieurs types de contextes situationnels, cet aspect d’un idiome national est souvent appelé « langage commun » ou « langue moyenne »[2]. Notre discussion envisagera ici trois types différents de situations de communication : informelles, semi-formelles (= SF) et formelles (= F). Les observations qui suivent s’appuient sur un corpus constitué de textes résultant de plusieurs types d’activités discursives:

a)            des conversations informelles en français (à savoir les fragments reproduits par V. Traverso – cf. Traverso 1999) et en roumain (extraits du CORV – v. Dascãlu Jinga 2002) ; ces conversations constituent un discours interactif courant (DIC), mais englobent parfois un discours narratif courant (DN);

b)            des interactions transactionnelles (non-publiées) enregistrées dans de petits magasins de Lyon et de Bucarest – discours transactionnel (DTr);

c)            des interactions SF et F, représentant le soi-disant discours interactif (semi-) formel (= DI(S)F) ; ces textes proviennent pour le français des émissions Vivement dimanche et, respectivement, Kiosque, enregistrées d’après la chaîne TV5 en février 2005 et transcrites pour les besoins de cette recherche; les textes roumains analysés sont extraits du CORV et d’une édition du talk show Naºul – que nous avons transcrite d’après la chaîne B1TV; 

d)            pour le roumain nous avons dépouillé aussi quelques monologues formels (= MF), extraits du CORV  (v. Dascãlu Jinga 2002);

e)            à cela s’ajoute un corpus fictionnel (du type DIC – v. sous a)) représenté par les dialogues français du film La cuisse de Jupiter (metteur en scène  Philippe de Broca) et par leur traduction en roumain.

2. L’inventaire et la distribution des Dt dém. 

Tel qu’il résulte de la comparaison des grammaires officielles des deux langues, l’inventaire des Dt dém. est beaucoup plus riche en roumain[3] qu’en français.

Quelques autres commentaires s’imposent aussi :

1)            À la différence du français, où le Dt dém. a sa place fixe dans le groupe nominal (devant le nom), en roumain ce Dt peut précéder ou suivre le nom. (La postposition n’apparaît qu’en dacoroumain, étant absente des dialectes roumains sud-danubiens.)

2)            Le roumain dispose de formes distinctes spécialisées pour indiquer la proximité ou la non-proximité du référent. Celles-ci sont moins soumises à des restrictions syntaxiques que l’emploi des particules adverbiales françaises (cf. ce livre-ci ou ce livre-là vs. *ce livre rouge-ci ou *ce livre rouge-là)[4].  

3) Le système des dém. roumains usuels actuels permet la variation socio-stylistique et contextuelle de la communication, renfermant, d’une part, des formes standards et, d’autre part, des formes nonstandards familières (les éléments populaires, archaïques et dialectaux n’appartenant pas à cet aspect de la langue). En revanche, le français ne peut marquer que très faiblement cette variation (par la chute du [«] devant une consonne et par la réduction de l’opposition ce N-ci / ce N-là « dans l’usage courant à l’opposition entre la forme simple [ce N] et la forme élargie en -là » (Riegel/ Pellat / Rioul 1994, 156).

4)            Le système des Dt dém. standards et nonstandards est déséquilibré en roumain commun usuel, car l’antéposition n’accepte plus actuellement que les formes standards: les adjectifs antéposés de proximités (à l’exception de quelques formes très courantes devenues syntagmes figés – de astã datã) sont jugés, sinon tout à fait populaires, du moins comme exprimant la familiarité de façon viellie (ãst bãiat, astã chemare), alors que les Dt dém. d’éloignement antéposés sont considérés catégoriquement régionaux[5] et archaïques (ãl bãiat, a fatã).

Le dépouillement des textes de notre corpus confirme ces dernières affirmations: à une seule exception près (la forme figée astã searã) nous n’avons trouvé aucune occurrence nonstandard du Dt dém. antéposé (même pas dans les textes informels – DIC, DN), quoique les syntagmes du type dém.N y soient fréquents (évidemment surtout dans les textes formels – DIF, MF).

 

 

3. Les combinaisons

 

3.1. Une autre différence entre les Dt dém. français et roumains concerne l’impossibilité des premiers de se combiner avec l’article défini, tandis qu’en roumain, cette restriction ne regarde que le dém. antéposé.

En effet, le nom roumain suivi d’un Dt dém., pour être grammaticalement correct, doit être accompagné par un article défini enclitique : bãiatul acesta, fata aceasta, tinerilor acestora, etc. Il s’agit dans ce cas d’une description doublement définie, cumulative : l’article déf. réalise ce que les syntacticiens (après Corblin 1987 et Kleiber passim) appellent la saisie indirecte du référent, alors que l’adj. dém. permet la saisie directe de celui-ci (à l’aide des informations offertes par le contexte verbal ou extraverbal) (v. aussi Tasmowski-De Ryck 1990, 97). Ce « cumul des marques de la détermination suggère que le syntagme nom + article défini + adjectif démonstratif est emphatique » (Enciclopedia Limbii Române, s.v. demonstrativ) du point de vue syntaxique par rapport au syntagme dém.+N.[6] Le cumul des deux Dt dans le syntagme N art.déf.dém. – envisagé surtout pour la « situation immédiate », avec la forme «brève » (Tasmowski-De Ryck 1990, 97) [= nonstandard] du dém., mais vu aussi en voie de généralisation pour « la reprise textuelle » –  est considéré par L. Tasmowski-De Ryck (1990, 97) la preuve même qu’une telle perspective pourrait être appliquée aussi à certains emplois exophoriques du Dt dém. français[7].

D’autre part, le même auteur (L. Tasmowski-De Ryck 1990, 90) avance l’hypothèse d’une possible valeur discursive différente des deux syntagmes roumains dém.N et, respectivement, N art. déf. dém.: dans le premier le dém. aurait une valeur thématique au niveau du GN (et de connecteur au niveau du texte), alors que dans le second, le Dt dém. postposé serait rhématique. C’est pourquoi, considère L. Tasmowski-De Ryck (1990, 96-97), l’exophore mémorielle n’admet que le syntagme N art. déf. dém., dans l’autre GN (dém.N) le Dt antéposé ayant une évidente valeur ostensive qui renvoie à un objet concret particulier. Voici les exemples donnés par L. Tasmowski-De Ryck (1990, 97):

 

(Dans la gare de Craiova, en attendant le train)

(36)     a. –  Trenul ãsta întârzie întotdeauna

            b. –  # Acest tren întârzie întotdeauna

(Ce train a toujours du retard, K 1989, 98)

 

Toutefois, ces exemples cités comme correspondants de la phrase mentionnée à plusieurs reprises par G. Kleiber (dans ses contributions) ne sont pas entièrement convaincants pour un locuteur roumain. Car avant d’accéder au problème de (pragma-) syntaxe, son attention sera retenue, sinon détournée, par un fait de sociolinguistique : la phrase acceptable et celle indiquée comme non-acceptable appartiennent à deux types différents d’activité discursive, tel que l’indique la forme nonstandard (ãsta) et, respectivement, standard (acest) du Dt dém: l’exemple a. provient d’une conversation courante (DIC), tandis que l’exemple b. ne peut faire partie que d’un texte du type DI(S)F[8].

 

 

4. Les emplois dans le corpus

 

Nous mentionnons quelques remarques concernant les emplois des syntagmes à Dt dém. rencontrés dans notre corpus.

4.1. Pour les dialogues fictionnels du film français traduit en roumain nous pouvons mentionner les observations suivantes:

1)            Le texte français contient 24 occurrences, alors que sa traduction roumaine n’en contient que 14. Il y a donc 10 occurrences supplémentaires dans la version originale du film. On pourrait expliquer cette différence par le fait que dans la plupart des cas l’énoncé avec Dt dém. aurait paru « trop chargé » dans une interaction courante informelle en roumain[9]:

 

– [Prof. Lemercier:] […] le torse d’un cavalier et sous ce cavalier un cheval.

[Prof. Lemercier:] […] bustul unui cãlãreþ ºi sub el un cal.

– [Pochet:] Vous trouvez normale cette situation ?

[Pochet:] Vi se pare normalã situaþia ?

– [Mme Lemercier:] […] je vous fais la preuve avec ce petit pope […]

[Mme Lemercier:] […] dovadã e drãgãlaºul popã […] [10]

 

Dans un seul cas, la Ph sans dém. semble l’unique variante possible en roumain (il s’agit d’une forme d’adresse avec énallage de personne, destinée à marquer la politesse extrême – cette structure ne comporte pas normalement de dém. en roumain):

 

– [Mme Lemercier:] Si les collègues de ç’monsieur veulent […] [= « si vos collègues veulent, monsieur,  »... ]

[Mme Lemercier:] Dacã colegii domnului vor [...]

 

2)            Les occurrences les plus nombreuses du Dt dém. constituent des emplois  exophoriques (19 sur 24 en français, 12 sur 14 en roumain). En comparaison des autres types de textes dont nous disposons (excepté le DTr) cette proportion est très grande, mais elle est explicable aussi: dans un film d’action, les contextes situationnels des interactions changent continuellement, de sorte que les locuteurs se rapportent chaque fois à des référents nouveaux (qu’il suffit de désigner par des déictiques, l’image complétant le message verbal), alors que dans une interaction courante réelle le cadre temporel et spatial (y compris les éléments référentiels qui s’y trouvent changent peu ou pas du tout (si bien que les possibilités de renvoyer à la situation de communication sont réduites: en ce moment, cette chambre, dans cette émission, sur ce plateau, ce disque, etc.).

3)            Une autre remarque concerne le fait que tous les exophoriques roumains contiennent uniquement le Dt dém. de proximité (10 sur 12 occurrences étant en variante non-standard, dans le GN N art.déf. dém.; les deux autres apparaissent sous la forme standard dans la structure aceastã+N). La fréquence élevée des Dt de rapprochement s’explique justement par cela qu’ils indiquent des éléments de la situation immédiate.

4.2. Dans les interactions transactionnelles (DTr) de notre corpus, les interlocuteurs agissent (et pas seulement verbalement) dans un contexte situationnel bien défini, ayant des buts précis (vendre-acheter). Par conséquent, les répliques y sont courtes, bien ciblées; les Dt dém. fonctionnent presque uniquement comme exophoriques: 10 sur 11 en roumain; 2 sur 2 en français[11].

En ce qui concerne l’emploi anaphorique (du corpus roumain) la seule occurrence que nous avons rencontrée renvoie à toute la Ph précédente, qui contient la cause d’un état de choses:

 

[Vendeuse:] Braunu-i puþin mai de mult la noi. ªi din cauza asta-i la preþu’ ãsta mic.

 

L’énallage de personne réalisé par un GN dém. (déjà signalé ci-dessus) représente l’une des deux occurrences exophoriques mentionnées pour le corpus français:

 

[Vendeuse:] Qu’est-ce qu’on veut, cette dame[12]?

 

4.3. Dans les textes représentant des conversations en français et en roumain (DIC et DN) la fréquence des Dt dém. endophoriques l’emporte de façon évidente sur celle des exophoriques. Le rapport dans le corpus roumain est de 7 emplois exophoriques (tous en variante non-standard, donc dans la structure N art. déf. dém.) pour 72 endophoriques (dont 64 anaphores), 51 occurrences étant en variante non-standard. D’ailleurs, quelques-uns des exophoriques, tant dans les textes français que dans le corpus roumain, concernent la situation contextuelle du discours direct cité et non pas celle de l’interaction verbale envisagée directement.

Un trait spécifique à ce type de textes, mais aussi aux interactions semi-formelles et formelles, est le fait, qu’à la différence des textes écrits, l’anaphore fidèle, duplicative (du type Il y avait une fois un prince. Ce prince…), est plutôt rare. Si toutefois c’est le même nom qui est repris, cela arrive souvent après plusieurs tours de parole, comme dans cet exemple tiré du CORV (p. 47) (où la reprise a lieu dans le septième tour de parole):

 

VJ : Avea maºina lui.

CJ : […]

VJ : […]

CJ: […]

VJ: […]

CJ: […]

VJ: […] Da’ unde-au încãput toþi în maºina aia.

 

Certaines endophores reprennent ou annoncent toute une idée à l’aide d’un nom passe-partout et du dém.: anaphore – […] adicã nu dup-aceea sã vinã sã-ºi aducã tot neamul din […] Turcia acolo. Adicã le e fricã de chestia asta (CORV, p. 130); cataphore – […] Nu era chestia aia [:] gen Giuna (CORV, p. 140).

4.4. Dans les interactions semi-formelles et formelles (DI(S)F) le rapport entre les emplois exophoriques et les endophores est, tout comme pour le DIC, en faveur de ces dernières (8 exophores par rapport à 27 occurrences endophoriques dans le corpus français; 32 par rapport à 104 dans les textes roumains). La reprise anaphorique immédite est toutefois rare.

Les déictiques qui renvoient au contexte situationnel du discours direct cité y sont représentés aussi; par exemple:

 

[Patrice Lafont:] Furet m’a dit: «Occupe-toi d’ces deux jeunes ».

                  (TV5 – Vivement dimanche)

 

Quelques autres remarques s’imposent encore:

1)            Pour le DISF et le DIF français:

a)            Deux occurrences pourraient être interprétées comme des emplois endo-exophoriques. Nous mentionnons ici une de ces occurrences (l’autre, plus spéciale, sera présentée sous 5.2.). Il s’agit d’un GN anaphorique, appliqué aussi directement sur l’élément référentiel auquel il se rapporte (dans l’émission de divertissement Vivement dimanche): la discussion y ayant porté sur une troupe de chanteurs, le syntagme dém. contenant ce nom anaphorise le GN indéfini une troupe qui se trouve bien plus haut dans le texte de l’émission ; mais l’image projetée en même temps sur l’écran du plateau présente la troupe en question dont les membres sont d’ailleurs invités dans le studio:

 

Michel Drucker: […] et alors tu as fondé une troupe, appelée le «Big Bazar ». […]

Michel Fugain: […] [image de la troupe]

Michel Drucker: Je n’te pose pas la question pourquoi, comment t’as eu l’idée de vivre cette aventure, de construire cette troupe, puisque tu réponds à cette question […][13]

b) Une mention à part méritent les emplois cataphoriques: peu nombreux (4 sur 27 endophores), mais toutefois présents. Par exemple:

 

–  [Prof. Yves Copens:] Mais regardez cette découverte extraordinaire: il y a très peu de temps, dans une petite ville d’Indonésie, qui s’appelle Florès, on a trouvé un petit bonhomme d’un mètre de haut, de vingt mille années.

 (TV5 – Vivement dimanche)

 

2)            Dans le DIF roumain:

a)            L’anaphore dém. reprend souvent non pas un GN présent dans le texte, mais la nominalisation sous-entendue[14] d’un GV exprimé plus haut dans l’interaction. L’anaphore peut contenir:

α) un nom de la même famille lexicale que le verbe:

 

– R.M.: […] De ce n-ar fi furat pentru ei ?

    G.P.: […]Domnul Frunda este acum avocatul acestui furt ordinar.

 (Naºul – B1TV)

 

β) un nom plutôt générique:

 

 

– G.F.: […] Dânsul este traseist, a fost la PNÞCD, a trecut la PSD, iar acuma este la PRM. E normal sã aibã experienþã în domeniul acesta [= domeniul traseismului].

(Naºul – B1TV)

– R.M.: […] s-ar putea sã nu mai voteze la referendum pentru cã s-a spus cã îi va costa foarte mult acest gest [= votarea].

(Naºul – B1TV)

 

γ) un nom passe-partout:

 

– G.F.: […] au fost multe tentaþii de a încerca sã ne scoatã pe noi din cursã. N-au reuºit acest lucru [= scoaterea] datoritã […]

(Naºul - B1TV)

 

b)            Nous avons trouvé aussi dans les DIF quelques emplois du type ana-cataphorique. Leur occurrence s’explique par le désir qu’a le locuteur de communiquer de façon efficace: si le GN anaphorisé lui paraît très éloigné, l’émetteur sent le besoin de le reprendre ou de l’expliquer immédiatement après le syntagme dém. Par exemple:

 

– G.F.: […] ºi cetãþenia trebuie acordatã pentru repararea moralã a nedreptãþii care s-a fãcut […].

R.M.: Asta-i interesant. Sã reþinem ideea asta: o reparare a unei nedreptãþi prin […]

 (Naºul – B1TV)

–  R.M.: […] ce se mai poate întâmpla? C-aþi spus cã se ascunde ceva în spatele acestei […]

G.P.: Eu n-am folosit aceastã expresie: « se ascunde ceva ».

(Naºul – B1TV)

 

c)            Dans les textes roumains, les GN du type dém.N sont 3-4 fois plus nombreux que le type N art. déf. dém.

 

4.5. Dans le monologue formel roumain (MF) (direct ou transmis par la R, TV) les occurrences exophoriques (bien que peu variées) sont assez nombreuses par rapport aux emplois endophoriques (23 / 35). Dans tous les cas c’est le syntagme dém.N (où le Dt ne peut être que sous sa forme standard) qui l’emporte (46 occurrences par rapport au GN N art. déf. dém. – 13 occurrences)[15].

 

 

5. Quelques valeurs à part

 

5.1. Nous proposons ici une distinction entre deux catégories d’anaphores à Dt dém., que nous appellerons: 1) anaphore textuelle; 2) anaphore allusive ou intertextuelle.

1) L’anaphore textuelle (qu’elle soit duplicative, synonymique, métaphorique, hyperonymique, ou réalisée par contiguïté, etc.) renvoie toujours à un élément présent dans le texte du message (notamment à un GN, à toute une Ph ou à un GV nominalisable[16]). Cet élément est facilement récupérable par tout récepteur, même si le syntagme anaphorisé (tel qu’il a été démontré sous 4.3.) se trouve beaucoup plus haut dans le texte du message (y ayant été introduit par le locuteur qui recourt à l’anaphore ou bien par un autre).

2) L’anaphore allusive renvoie à un GN absent du texte, mais présent dans un intertexte virtuel, commun aux communicateurs. Cette relation d’intertextualité[17], prise au sens large, réunit les connaissances communes à l’émetteur et au(x) destinataire(s) et peut être envisagée de façon plus ou moins restreinte (par exemple, l’intertextualité centrée sur l’expérience propre à un groupe professionnel ou à un groupe d’âge, sur la mémoire collective de toute une communauté linguistique, ou de l’humanité en général, etc.). En recourant à ce type d’anaphore, le locuteur suppose que les éléments intertextuels sont connus par le(s) destinataire(s), bien qu’ils ne le soient pas toujours.

Absentes du discours fictionnel (des dialogues du film), absentes du DTr (où les répliques sont courtes, non chargées d’éléments superflus, centrées sur l’action effective), les anaphores allusives manquent aussi, de façon évidente, du MF, car la formalité de la situation de communication exige que le texte y soit précis et explicite.

Les anaphores intertextuelles s’avèrent donc spécifiques aux interactions verbales informelles et moins formelles (DIC), mais elles sont récurrentes aussi dans le DISF et le DIF[18]. Par exemple, dans les émissions de TV que nous avons enregistrées, la fréquence des anaphores allusives est plus élevée que celle des anaphores textuelles, aussi bien en français, qu’en roumain: Vivement dimanche – 6 par rapport à 5 anaphores textuelles; Naºul – 12 par rapport à seulement 8 anaphores textuelles).

a) Dans le corpus français, les syntagmes dém. à valeur d’anaphore intertextuelle que nous avons rencontrés contiennent:

α) des N abstraits (angoisse, capacité, métier, etc.):

 

– F: […] dans ma tête je me réveille bon j’ai toujours cette angoisse au fond de moi (.)

(Traverso 1999, 48)

– C.F.: ce qui me surprend surtout chez Michel, c’est cette intacte capacité d’enthousiasme, mélangée avec l’amour de l’autre.

(TV5 – Vivement dimanche)

 

β) des N employés métaphoriquement (cette tragédie, ce drame):

 

Drucker: […] à réagir après cette tragédie de l’Asie […]

(Vivement dimanche – TV5)

 

γ) plus rarement des N envisagés comme concrets:

–  Modérateur: Puis il y a eu en Allemagne cette Une [= la première page d’un journal]. Elle a fait […]

(Kiosque – TV5)

 

b)  Pour le corpus roumain on pourrait ajouter les remarques suivantes:

α)   Le GN à valeur d’anaphore intertextuelle contient de façon prépondérante le Dt dém. d’éloignement:

 

–    G.P.: […] au funcþionat acele liste suplimentare pentru cetãþenii negãsiþi […]

(Naºul – B1TV)

–    G.P.: […] le-am fãcut demonstraþia cât de uºor se putea vota fraudulos: am dezlipit în trei secunde timbrul acela […] ºi buletinul rãmânea.

(Naºul – B1TV)

–    G.P.: […] E vorba de plantarea-n Arad a acelei statui a unor criminali.

(Naºul – B1TV)

–    C.J.: ªi sufla vântu-ngrozitor. ªi mai erau mãrãcinii ãia […]Vai pân-am ajuns la Titu…

(CORV, p. 62)

 

β)   Les N roumains qui renvoient à des éléments intertextuels saillants sont pour la plupart des substantifs concrets; il y a toutefois quelques N abstraits (v. ci-dessous γ) caracteru acesta), ainsi qu’une expression linguistique (traitée de façon métalinguistique):

 

–    G.P.: […] mergeam spre Bistriþa cu maºina ºi pe multe bucãþi de ºosea, pe niºte parapete de piatrã era scrisã [sic.] – ºi, mã rog, venea poliþia sã ºteargã, dar persista o zi, douã, trei – acel urât « nem soho ». Nu ºtiu dacã pronunþ bine, dar cu semnificaþia « niciodatã nu vom accepta...Trianonul »

(Naºul – B1TV)

 

γ)   Sur 15 occurrences 3 ont toutefois un dém. de proximité (le GN: N art. déf. dém.), comme dans l’exemple suivant:

 

G.P.: […] caracteru-acesta incert al poziþiilor lui […]

(Naºul – B 1TV)

 

5.2. Une discussion à part mérite une occurrence qui, à notre avis, constitue à la fois une anaphore intertextuelle et une exophore « in absentia », anticipatoire. Voici l’exemple en question:

 

[Au début de l’émission Vivement dimanche, l’animateur Michel Drucker, sortant sur le plateau de derrière une porte-rideau, s’adresse aux destinataires – représentés par le public du studio ainsi que par les téléspectateurs – en commençant son intervention par les Ph suivantes, qui ouvrent donc l’émission :]

M.D.: C’est un beau roman, c’est une belle histoire, c’est une belle aventure que celle de ce Grenoblois qui a préféré la chanson à la médecine, qui était le métier de son papa. Il nous accompagne depuis quatre décennies avec des mélodies inoubliables. Voici monsieur Michel Fugain. [Immédiatement après cette annonce, le chanteur apparaît sur le plateau.]

 

Voici l’explication que nous proposons :

– Pour le destinataire public du plateau (Do1), qui était venu en connaissance de cause à cette émission-spectacle, le nom du chanteur invité n’était pas inconnu, ce Grenoblois est donc une anaphore intertextuelle, faisant allusion à des connaissances antérieures, non-présentes dans le texte de l’émission, mais figurant dans l’intertextualité.

– Pour les téléspectateurs, en revanche, qui apprendront le nom de l’invité à travers cette présentation c’est une annonce qui reste peu transparente (malgré la restriction cataphorique et le nom propre qui l’accompagne) jusqu’à l’apparition du référent lui-même dans le contexte situationnel de l’émission. Ce GN dém. anticipe donc ainsi le référent sur lequel il s’appliquera comme une sorte d’exophore décalée.

Nous croyons donc qu’une approche sociolinguistique précédant et/ou accompagnant et complétant les études de syntaxe pourrait aider à mieux appréhender ce phénomène complexe qu’est la détermination nominale démonstrative.

 

 

DESPRE DETERMINANTUL DEMONSTRATIV ÎN FRANCEZA ªI ÎN ROMÂNA CONTEMPORANE

 Rezumat

Pornind de la diferenþele ºi asemãnãrile între determinanþii demonstrativi din francezã ºi românã privind inventarul, distribuirea ºi combinaþiile posibile (cu alþi determinanþi), am încercat sã descoperim similitudini ºi divergenþe în planul funcþionãrii concrete a sintagmelor demonstrative în trei tipuri de contexte situaþionale de comunicare: informal, semi-formal ºi formal, cât ºi în dialogurile ficþionale dintr-un film franþuzesc tradus în românã.

Perspectiva sociolingvisticã poate completa astfel studiile de sintaxã. Aceasta ne-a permis sã formulãm mai multe observaþii, dintre care le menþionãm pe urmãtoarele:

– În discursul tranzacþional ºi în dialogurile ficþionale prevaleazã utilizãrile exoforice.

– În discursul interactiv curent, anaforele predominã, dar se întâlnesc de asemenea catafore ºi chiar câteva ana-catafore.

– În discursul interactiv semi-formal, pe lângã cele douã situaþii endo-exoforice din francezã, am întâlnit mai multe ocurenþe pe care le-am numit anafore intertextuale sau aluzive (sintagma demonstrativã nesubstituind nici un grup nominal din text).

– Discursul interactiv semi-formal din românã conþine de asemenea anafore care nu trimit la o sintagmã nominalã, ci la un grup verbal nominalizabil.

 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

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CIOLAC, MARINA (1991) «‘Umgangssprache’ dans le roumain actuel: plaidoyer et repères pour une approche possible », dans RRL, 36, 3-4, pp. 169-179.

CIOLAC, MARINA (1989) « Les énoncés au signifié implicite dans le discours formel des élèves », dans RRL, 34, 6, pp. 505-512.

CORBLIN, F. (1987) Indéfini, défini et démonstratif, Genève, Droz.

DASCÃLU JINGA, LAURENÞIA (2002) Corpus de românã vorbitã (CORV). Eºantioane, Bucureºti, Oscar Print.

*** Enciclopedia limbii române (2001), M. Sala (éd.), Bucureºti, Univers Enciclopedic.

*** Gramatica limbii române (1963) vol. I, Bucureºti, Editura Academiei Republicii Populare Române.

KESIK, MAREK (1986) « Déterminants et cataphoricité des SN », dans J. David, G. Kleiber (éds.), Déterminants: syntaxe et sémantique, Paris, Klincksieck.

KLEIBER, GEORGES (1986) « Pour une explication du paradoxe de la reprise immédiate », dans Langue française, 72, pp. 54-79.

RIEGEL, M., PELLAT, J.-C., RIOUL, R. (1994) Grammaire méthodique du français, Paris, Quadrige / PUF.

TASMOWSKI-DE RYCK, LILIANE, « Les démonstratifs français et roumains dans la phrase et dans le texte » (1990), dans Langages, 97, pp.82-99.

TRAVERSO, VERONIQUE (1999) L’analyse des conversations, Paris, Nathan.

VASILIU, EMANUEL (1985) « Intertextualitate: câteva disocieri necesare », dans SCL, 36, 1, pp. 3-9.


 

[1]   Une variante de cette contribution, assez proche de celle-ci, paraîtra dans Revue roumaine de linguistique.

[2]   Voir aussi la variété haute de ce que nous avons appelé (CIOLAC 1991) roumain parlé couramment  (RVC = « româna vorbitã curent »).

[3]   Aux formes du roumain usuel s’ajoutent les nombreuses formes dialectales et archaïques dont il ne sera pas question ici.

[4]   Toutefois en roumain aussi il y a un emploi non-recommandé, dû à une restriction syntaxique – cf. Avram 1986, 135 et 137. De même, pour les noms composés il est préférable d’antéposer le dém., afin de ne pas briser la structure plus ou moins fixe du nom: acest paznic de noapte (au lieu de paznicul acesta de noapte ou, moins encore * paznicul de noapte acesta).

[5]   Cf. AVRAM, 1986, 137: « [...] adjectivul antepus este exclusiv regional, cu excepþia prezenþei în adverbul asearã ». 

[6]   Les locuteurs non-instruits y pourraient voir même une triple détermination: omul acesta, fetei acesteia. En comparaison de ces formes, le syntagme dém.N est vu sans doute, par les mêmes locuteurs, comme moins déterminé, surtout aux cas nominatif et accusatif (la disparition de la particule -a étant assimilée à une perte de l’article défini: acest om, ãst om). (Aux cas obliques, qui sont d’ailleurs assez rarement employés, là où le choix est possible, c’est-à-dire dans le même niveau de langue, sont préférés toutefois les GN avec le dém. antéposé parce qu’ils ont l’air moins lourds: acestui om vs. omului acestuia.)

[7]   « Si cela n’était pas, des exemples comme (37) seraient incompréhensibles: (Dans l’escalier, une mère à son fils qui part en week-end. Le fils se marie bientôt)

(37) – Paul, tu penses à ce bouquet? » (TASMOWSKI-DE RYCK, 1990, 97).

[8]   L’exemple b. est nettement inapproprié à un contexte informel de communication: une mère, par exemple, ne dirait pas à sa fille (même en présence du référent), sauf intention ironique: Acest tren întârzie întotdeauna. Comme l’argumentation n’est pas possible pour le contexte informel de communication, parce que le système des Dt dém. antéposés est déséquilibré du côté des formes non-standards, nous proposons, afin d’illustrer l’adéquation du seul syntagme N art.déf. dém. à l’exophore mémorielle, un couple de Ph comme le suivant (Ph prononcées dans un contexte F de communication): (Dans un amphithéâtre de la faculté, après la récréation, observant le cartable d’un étudiant qui n’est pas encore rentré, le professeur s’adresse aux étudiants présents:) a. Tânãrul acesta întârzie întotdeauna. b. # Acest tânãr întârzie întotdeauna.      

[9]   On peut invoquer aussi le fait que le traducteur d’un film (surtout si le film est sous-titré) est censé opter toujours pour la plus courte des variantes acceptables.

[10] Acest drãgãlaº de popã est non-approprié à une conversation courante; on aurait pu avoir éventuel-lement le syntagme drãgãlaºu’ ãsta de popã, mais, à notre avis il aurait impliqué une nuance péjorative.

[11] Le nombre réduit des exophoriques dans le corpus français s’explique par le fait qu’on leur a préféré ou bien l’art. déf. (+geste) (exemple: Le Gruyère est à vous? – I 34; Le sac, je vous l’donne. – I 51) ou bien tout simplement le pronom dém. à valeur déictique: Vendeuse: Quelles cartes? Acheteuse: Celles-là (+ geste). – I 50. Dans le corpus cité par V. Traverso (1999, 88) nous avons trouvé des exemples comme: [Cliente:] Ouh, là, les baguettes elles sont très minces  ou bien [Cliente:] Ben donnez-moi des flûtes là  p’c’que [...] (n.s.).

[12] L’équivalent roumain d’une telle Ph est sans dém.: Doamna ce doreºte? (= « Ce doriþi, doamnã? »).

[13] Les deux autres syntagmes dém. de l’exemple cité représentent, respectivement, le dernier une exophore métadiscursive (comme il y en a plusieurs dans notre corpus), et le premier (cette aventure) une anaphore métaphorique. Ce type d’anaphore s’avère d’ailleurs assez fréquent dans le DISF analysé.

[14] À notre avis il s’agit dans ce cas d’une anaphore qui se trouverait à mi-chemin entre l’anaphore textuelle et l’anaphore intertextuelle (v. ci-dessous 5.), cette dernière renvoyant à un GN absent du texte de l’interaction.

[15] C’est pour cette raison sans doute que M. AVRAM (1986, 137) précisait: « O problemã specificã este întrebuinþarea emfaticã inutilã a adjectivului demonstrativ (antepus) de care se abuzeazã în stilul didactico-ºtiinþific ºi în cel publicistic, în locul articulãrii enclitice a substantivului [...] ».

[16] Pour cette dernière situation v. la note 14.

[17] Voir, par exemple, E. VASILIU (1985, 3): « En grandes lignes, on pourrait dire que nous sommes en présence d’une relation d’intertextualité chaque fois qu’un texte, T, pour être compris („décodé”) doit être mis en relation avec un autre texte, T’, ou avec d’autres textes, T1;... Tn’ ».

[18] À une autre occasion (cf. Ciolac 1989) nous avons pu constater que les anaphores intertextuelles sont très fréquentes en contexte F et SF chez les enfants d’âge scolaire et chez les adolescents (surtout s’ils proviennent de familles à statut socio-culturel bas). Par exemple: [...] era ciobanu ãla ºi a venit omu’ ãla-nalt cu ochiu’ ãla-n frunte [...].

 

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