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ANALELE UNIVERSITATII BUCURESTI

Anul 2003

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ANALELE UNIVERSITATII BUCURESTI
 
 

LIMBI ªI LITERATURI STRÃINE

2 0 0 5

 

EXPRESSION DE LA POSSESSION ET PROPRIÉTÉS INALIÉNABLES

CLAUDE  DIGNOIRE

  

 Remarques préliminaires

 

La notion de possession grammaticale permet d’exprimer non seulement la propriété et la possession, mais aussi l’appartenance, la réitération, l’habitude, la politesse, l’affectivité, etc.

La possession grammaticale se réalise de manière explicite ou implicite. Elle est explicite en présence de marques possessives, notamment de l’adjectif possessif dont la fréquence est plus élevée en français qu’en roumain oú l’on préfère employer le « datif possessif ».

L’adjectif possessif de la troisième personne s’avère parfois ambigu. En l’absence d’une contextualisation plus étoffée, on ne saurait dire dans un tour comme Il a pris son livre qui est le possesseur du livre. Il ou une tierce personne?

La possession implicite est intimement associée à la notion de notoriété et notamment à la présence d’un article défini. Cette affinité se traduit en roumain par une association de l’article défini et de l’adjectif possessif: cartea mea et en français par le rejet de cette association: le livre /mon livre.

L’article défini implicitant la possession est mis en oeuvre de diverses façons:

1.  L’implicitation peut se réaliser en présence d’un sujet agissant sur un objet-propriété inaliénable, c’est-à-dire surtout une partie du corps. Il nous paraît alors évident que le sujet fait une action sur son propre corps:

Je lève la main = (ma main)

Ridic mâna = (mâna mea)

2.  L’objet possédé affecté d’un article défini peut être déterminé par un complément de nom, au génitif en roumain:

la maison de mon voisin = (sa maison)

casa vecinului meu = (casa sa, casa lui)

3.  Ce complément revêt souvent en roumain la forme d’un pronom démonstratif correspondant d’ordinaire en français à un adjectif possessif: casa acestuia > la maison de celui-ci, de ce dernier, sa maison. En fait, la traduction de ce démonstratif roumain – au génitif ou au datif – soulève des difficultés: în interiorul acestuia / à l’intérieur de celui-ci, de ce dernier; îi reproºeazã acestuia… / il reproche à celui-ci, il lui reproche…; pentru identificarea acestora / pour l’identification de ceux-ci, pour les identifier.

4.  La présence du « bénéficiaire » de l’action, exprimée par un pronom personnel complément d’objet indirect (datif en roumain) implicite également la possession: L’argent lui brûle les doigts  = (ses doigts); Un irrépressible dépit lui brûlait les joues (= ses joues); « L’appréhension brusque­ment lui serra la poitrine » (Sarah, p. 267) (= sa poitrine); « Saraï sentit la fureur et la honte lui brûler les joues » (idem, p. 72); « La poitrine de Saraï se glaçait; la crainte lui nouait les reins » (Ibidem, p. 205).

En fait, le possesseur de l’objet n’est pas nécessairement le « bénéficiaire »: Je lui prends la main (= sa main) / Je lui tends la main (ma main).

5.  Enfin, l’action du sujet peut être réfléchie par la présence d’un pronom personnel réfléchi complément d’objet indirect (datif): Je me gratte les mains (= mes mains); Il se gratte le nez (= son nez); Mi-am pierdut caietul (= caietul meu); ªi-a pierdut capul (= sa tête); ªi-a dat acordul (son accord), etc.

Grosso modo, nous observons, en roumain et en français, l’existence de mêmes structures d’explicitation et d’implicitation de la possession. Ce qui diffère, c’est la distribution et la fréquence de ces structures. Comme nous le disions auparavant la sphère de la possession explicite est plus étendue en français qu’en roumain qui préfère employer le « datif possessif ». En réalité, les choses se compliquent en français en présence d’une possession inaliénable. Afin, d’y voir un peu plus clair, nous avons reconsulté nos classiques, à savoir le Bon Usage de Maurice Grevisse, p. 363 et La grammaire structurale de Teodora Cristea, p. 169.

M. Grevisse nous dit qu’ « on remplace l’adjectif  possessif par l’article défini quand le rapport de possession est assez nettement indiqué par le sens général de la phrase, notamment devant les noms désignant les parties du corps ou du vêtement, les facultés de l’âme et dans certaines expressions toutes faites d’un sens général: Un grand lui tirait les oreilles (Cocteau); il leva la tête – il ouvre les yeux; il perd le jugement. On a souvent alors, devant le verbe, un pronom personnel objet indirect exprimant l’idée de possession: On lui lia les pieds. Et Grevisse d’ajouter un bout de phrase que nous soulignons: « la règle n’a rien d’absolu »: « J’ai beau frotter mon front; il étend ses bras; il laissa tomber sa tête sur sa poitrine ». Encore faudrait-il préciser si ces occurrences possessives sont optionnelles ou contrai­gnantes: j’ai beau frotter mon front (= j’ai beau me frotter le front); J’ai beau mordre mes doigts (= me mordre les doigts); Il frotte ses mains (= se frotte les mains). Mais, on ne dira probablement pas: *il s’étend les bras; *il se laissa tomber la tête…

Pour ce qui est de T. Cristea, elle souligne que « le choix du réfléchi [est] déterminé par le trait + possession inaliénable du substantif »: « Il se mord les doigts / Il mordille son mouchoir ». Sur ce modèle, nous aurons donc: Il s’est lavé les mains et non Il a lavé ses mains.

Le trait + possession inaliénable peut être étendu aux parties du vêtement: « Elle s’est déchiré la jupe ». L’utilisation du réfléchi implique « une participation active du sujet à l’action ».

Enfin, T. Cristea souligne que la variation réfléchi/possessif peut recouvrir une distinction sémantique: Il se fait la valise (Sens figuré = il se sauve, il s’enfuit) / Il fait sa valise (Sens propre = il remplit sa valise pour partir en voyage).

De toute évidence, la règle énoncée par Grevisse est assez peu contraignante. Elle souligne les hésitations des locuteurs. Elle ne distingue pas l’opposition aliénable/inaliénable. En revanche, la démarche de T. Cristea relève de l’observation comparée des systèmes roumain et français. Elle essaie de répondre aux besoins des Roumains apprenant le français et de contrecarrer leurs erreurs contrastives éventuelles. T. Cristea insiste sur le fait que le possessif est de règle en français lorsqu’on a une propriété aliénable, alors qu’en roumain le datif possessif est employé quelle que soit la propriété: ªi-a fracturat piciorul / Il s’est fracturé la jambe; ªi-a scos caietul din sacoºã / Il a retiré son cahier de sa serviette; I-am urmat sfatul / J’ai suivi son conseil; ªi-au retras reclamaþia / Ils ont retiré leur plainte; Scoate-þi cãmaºa / Retire ta chemise; Ne cereau ajutorul / Ils réclamaient notre aide, etc.

L’emploi du réfléchi, associé à l’article défini, est illustré par de nombreux contextes: Il se lave les mains; je m’essuie la figure; il se gratte la tête; elle se masse les pieds; il se frotte le dos; il se prend la tête à deux mains; il s’éponge le front; il se mord la lèvre inférieure; il se lèche les doigts; il se racla la gorge; je me creuse, casse, la tête; « je me suis cogné le genou. Ça fait un mal de chien » (Prisonniers du temps, p. 92); « Penché en avant, il but une gorgée en essayant de ne pas faire tomber de mousse sur le pli impeccable de son pantalon, puis s’essuya les lèvres avec son mouchoir avant de s’appuyer sur le dossier de sa chaise » (La peau du tambour, p. 78), etc.

Comme on l’a maintes fois souligné la détermination de l’objet entraîne souvent l’explicitation du possessif, comme si nous avions alors une mise en exergue de l’objet possédé: Elle a levé la main / Elle a levé sa main malade; elle a levé sa main et, croyez-moi, elle ne tremblait pas; Il s’est frictionné le doigt / Il a frictionné son doigt malade, pendant un quart d’heure. Il semblerait que l’objet possédé soit mis en exergue non seulement par la présence de déterminants, mais aussi par l’intonation, par les circonstants. Il semblerait aussi que la présence d’un déterminant ne suffise pas toujours pour justifier l’émergence du possessif: Il s’est frictionné le bras droit, le petit doigt / je serre sa grosse main, patte; « Elle croise ses bras nus comme pour se protéger d’un danger. » (Origine inconnue, p. 263); « Bonafé pinça ses lèvres humides » (La Peau du tambour, p. 288); « Le médecin haussa sèchement ses épaules étroites, bomba son torse maigre, pointa un menton conquérant et la défia en caressant fièrement ses cheveux artificiels. » (Origine inconnue, p. 153). Que la présence de déterminants facilite l’explicitation possessive cela ne fait aucun doute. Néanmoins, il faut admettre que la mise en exergue de l’objet possédé puisse se réaliser sans déterminant. Des tours comme elle a levé sa main (sous-entendu celle qui est malade, celle qui m’a frappé, etc.), il a frictionné son doigt (au lieu de il s’est frictionné le doigt), je lave mes mains (au lieu de je me lave les mains), je serre sa main (au lieu de je lui serre la main) ne sauraient être considérés incorrects, mais relevant de l’expressivité, de la mise en exergue.

Il semblerait aussi que la présence ou l’absence d’une marque possessive explicite, ou implicite relève du statut d’expression de l’énoncé considéré: Je n’en crois pas mes yeux; « Petit chez les volailles tu bouffes ta langue et comme ça, dans le mitan, tu trouveras toujours une porte ouverte » (Le prince sans étoile, p. 76); il a avalé sa langue; il donne sa langue au chat; je n’en crois pas mes oreilles; il n’a pas toute sa tête; j’en mettrais ma main à couper; il a ouvert son coeur; il crache ses poumons; il a sauvé sa peau; il finira par avoir ta peau; il a pris ses jambes à son cou; j’ai joué ma tête pour vous; il a défendu sa peau; il risque sa peau; il a perdu sa langue; il a pris son pied (= il a joui); se piquer le nez; se rincer l’oeil; se mordre les doigts; se manger, se bouffer le nez; se brûler la cervelle ; s’en laver les mains;se frotter les mains;se serrer la ceinture ; se fourrer le doigt dans l’oeil; se fendre la gueule; se faire tirer l’oreille; se brosser le  ventre, bâiller à se décrocher la mâchoire; s’arracher les cheveux; se casser le nez, les dents, le cul, les pieds; se tourner les pouces; se mettre le doigt dans le nez, etc. / ouvrir l’oeil, clouer le bec, fermer l’oeil, faire la tête, perdre la main, prêter l’oreille, dresser l’oreille, tirer la langue, etc.

Ce statut d’expression confère une plus grande stabilité, sans exclure certaine variation: il fait la tête / il fait sa tête de cochon (habituelle) / il se fait la tête du cochon (= il mange la tête du cochon, il se moque du cochon, il se déguise en cochon).

Une fois épuisés tous les facteurs justifiant la présence ou l’absence du possessif explicite force est de constater que nombre de contextes privilégient l’adjectif possessif alors qu’on s’attendrait à trouver soit un pronom personnel complément d’objet indirect …+ article défini, soit un pronom réfléchi complément d’objet indirect … + article défini. Les exemples privilégiant le possessif explicite foisonnent littéralement. En les manipulant, on peut se rendre compte si ces possessifs, employés par les auteurs, sont des options ou des contraintes. Le corpus nous a permis de constater ce qui suit:

1. Certains possessifs attestés peuvent être remplacés par un article défini; ils ont donc un caractère optionnel: « Il ouvrit sa main » (Les larmes du chef, p. 149) > la main / Il s’ouvrit la main (= Il se blessa avec un couteau par exemple); « Je posai doucement ma main sur les cordes pour arrêter leur gémissement » (Vent d’Est) > …la main. Il a pointé son doigt dans ma direction. > le doigt; « Il posa lentement sa main sur son front chauve pour chasser une fois de plus ce rêve impossible » (Une maîtresse pour l’éternité, p. 167) > la main; « Jérémy abaissa son bras » (Monsieur Malaussène, p. 279) > le bras, etc. Il va sans dire que le contraire peut se produire, c’est-à-dire qu’un possessif soit substitué à l’article défini.

2. Dans certains énoncés le possessif – choisi par les auteurs – peut être remplacé par un pronom personnel complément d’objet indirect … + article défini: Cela réjouit mon coeur > cela me réjouit le coeur; frotte bien ses oreilles > frotte-lui bien les oreilles; la fumée emplissait sa gorge > lui emplissait la gorge; « Il prit ses mains et les baisa. » (Une maîtresse pour l’éternité, p. 205) > Il lui prit les mains; « Il faillit la retenir en prenant son bras. » (idem, p. 145) > en lui prenant le bras); « Il s’approcha d’elle et toucha son épaule. » (ibidem, p. 203) > et lui toucha l’épaule;  « Le dos de la main frôle ses côtes. Il devine qu’elle ne doit pas porter de corset par cette tiédeur » (ibid., p. 187) > lui frôle les côtes; « Les six jours qu’a duré la navigation sur la nef qui le ramenait avec Louis ont mis ses nerfs à vif. » (Un carré de reines, p. 155) > lui ont mis les nerfs à vif; « Elle a embrassé mon épaule » (Monsieur Malaussène, p. 154) > Elle m’a embrassé l’épaule; « Chaque matin elle inspectait mon cou, mes oreilles. > Elle m’inspectait le cou, les oreilles; Je trouvais son cul trop gras. > Je lui trouvais le cul trop gras; « Marion sourit, les larmes de nouveau piquent ses yeux. » (Origine inconnue, p. 246) > lui piquent les yeux; « Sa tête s’est alourdie et une chaleur bienfaisante engourdit ses membres » (idem, p. 205) > lui engourdit les membres; « Il sentit une joie gonfler son coeur. » (R. Lulle, p. 298) > lui gonfler le coeur; « Oh ! Père !… Et tout à coup, elle saisit ses mains et les baisa avec dévotion. » (R. Lulle, p. 218) > Elle lui saisit les mains; « Il prit sa main et la pressa longuement contre ses lèvres. La comtesse leva les yeux vers lui avec une infinie tendresse. » (idem, p. 211) > Il lui prit la main…; « La fièvre liquéfiait ses yeux et son désespoir était contagieux. » (Noces indiennes, p. 251) > lui liquéfiant les yeux; « Elle prit mon bras » (Divorce Jack, p. 28) > Elle me prit le bras; « Je lâchais sa main; « Elle portait un sari en soie vert émeraude qui moulait son corps et bruissait à chacun de ses mouvements. » (Noces indiennes, p. 379) > qui lui moulait le corps; « Pose les mains sur moi, taureau sauvage / Pose les mains sur moi qui me suis baignée / Sur moi parfumée de myrrhe et de cèdre, / Pose les mains sur ma vulve, berger du puissant troupeau, / Pose les lèvres sur moi, ô fidèle berger, / Je te voudrai un sort agréable, Je te décréterai un noble destin ./ Pose les mains sur moi, / Je caresserai tes reins, / J’accueillerai ton bateau noir… » (cit. Sarah, p. 80) > Je te caresserai les reins.

Dans certains contextes, la transformation est hésitante: « Un sourire presque complice anime ses lèvres. » (Les silences de Dieu, p. 268) > lui anime les lèvres, (!!!). Manifestement certains auteurs hésitent également: « Elle prit  sa main et la serra. », (Sans dommage apparent, p. 135) et « S’asseyant près de sa femme, il lui prit, la main et la plaça sur ses genoux. » (idem, p. 139); « Abram secoua la tête. Il lui saisit les mains et les pressa contre sa poitrine. » (Sarah, p. 178) et « Abram s’approcha, saisit  sesmains et les leva jusqu’à sa bouche. Il en arrêta le tremblement en passant les doigts contre ses lèvres. Puis en baisa les paumes, glissa sa langue sur les plaies avec la douceur d’une mère qui baise l’écorchure de son enfant pour effacer la douleur. » (idem, p. 180).

Les transformations auxquelles nous soumettons nos exemples peuvent se produire évidemment dans l’autre sens: > en passant sesdoigts…; « L’argent lui brûlait les doigts. » (Deux et deux font trois, p. ….) > brûlaient ses doigts; « Mais est-ce un mal, ce désir soudain qui lui brûle le ventre. » (Un carré de reines) > qui brûle son ventre; « Il avait emprunté le versant nord pour s’éloigner encore davantage de tout ce qui lui meurtrissait le coeur. » (Un carré de reines, p. 115) > qui meurtrissait son coeur; « Mais Saviri secoua vigoureusement la tête et essuya avec son châle les larmes qui lui piquaient les yeux. » (Noces indiennes, p. 152) > qui piquaient ses yeux; « Elle porta son verre de Coca-Cola à ses lèvres, cligna les yeux de plaisir quand les bulles lui chatouillèrent le nez" » > chatouillèrent son nez.

3. Certaines options possessives explicites peuvent être rem­placées par un pronom réfléchi complément d’objet indirect …+ article défini: Elle passa ses doigts dans ses cheveux blonds > Elle se passa les doigts…; Frotte mieux  tes oreilles. > Frotte-toi mieux les oreilles; Elle lisse ses cheveux > Elle se lisse les cheveux; « Elle chantonnait tout bas d’une voix éraillée, en passant sa langue sur ses lèvres carmin, luisantes de l’humidité du vin. » (La peau du tambour) > en se passant la langue…; « Il adora caresser ses fesses encore très fermes! » (Les voisins, p. 321) > lui caresser les fesses. Comme nous l’avons signalé la présence du possessif peut être source d’ambiguïté à la 3ème personne: Il adora caresser  ses fesses = lui caresser les fesses/ se caresser les fesses. Le possessif est évidemment moins ambigu à la première personne: « Je me passe souvent le doigt sur la bouche, je frotte   majoue, caresse   ma lèvre supérieure qui gerce au moindre vent. Je renifle  mon doigt. Rien de vraiment suave là non plus. Je hausse les épaules. » (La femme Dieu, p. 263). L’exemple a peut-être le mérite d’être un condensé du problème qui nous intéresse. Une fois transformé, il pourrait sonner comme suit: Je passe   mon doigt sur   ma bouche, je me frotte la joue, me caresse la lèvre supérieure qui gerce au moindre vent. Je renifle   mon doigt. Rien de vraiment suave. Je hausse les épaules. A noter qu’on pourrait avoir – je hausse  mes épaules – à la rigueur – mais non  *je me renifle le doigt. Ou qui sait ?

4. Dans certains contextes la présence d’un pronom personnel complément d’objet indirect… + article défini semble exclue. Procédant à une approche comparative et contrastive, nous en avons donné de nombreux exemples dans la communication intitulée Datif possessif ou adjectif possessif ? Dans tous les exemples cités, le datif possessif roumain semble correspondre en français à un adjectif possessif : I-am vãzut ochii > *Je lui ai vu les yeux. > J’ai vu  ses yeux ; I-am ascultat inima > *Je lui ai écouté le coeur. » J’ai écouté  son coeur. I-am admirat capul > *Je lui ai admiré la tête. > J’ai admiré  sa tête ; Îi las sã cadã mâna. > *Je lui laisse tomber la main. > Je laisse tomber  sa main. > Îi privesc ochii. > *Je lui regarde les yeux. > Je regarde  ses yeux.

Cette préférence pour le possessif peut être illustrée par de nombreux exemples: « Je n’avais jamais vu  sa gueule. > *Je ne lui avais jamais vu la gueule; « Gavira vit ses yeux de rapace voler … »> *lui vit les yeux de rapace…; « Je vois ses lèvres remuer. » (Au bonheur des ogres) > *Je lui vois les lèvres remuer; « Quand je vois  tes yeux / Je suis amoureux / quand j’entends ta voix / Je suis fou de toi. (Chanson) > *Quand je te vois les yeux; J’aime  vos yeux > *Je vous aime les yeux; Il cherche  sa main > *Il lui cherche la main; Elle devinait  son corps > *Elle lui devinait le corps; Jamais je n’oublierai  ton visage > *Jamais je ne l’oublierai le visage; J’ai senti battre ton coeur > *Je t’ai senti battre le coeur; « Colombe se tut mais une impatience de nerfs faisait trembler son menton. » (Rouge Brésil, p. 433) > *lui faisait trembler le menton; « Dieu qui sait tout connaît aussi ton coeur. » (R. Lulle, p. 357) > *te connaît aussi le coeur; « Il chercha ma bouche en grognant » (Sarah, p. 288) > *Il me chercha la bouche…; « Il sentait sa main tremblante dans la sienne » (Mon ombre, p. 192) > *Il lui sentait la main; « Le regardant faire Saraï songea qu’elle aimait ses doigts lorsqu’ils enveloppaient le gobelet de cuivre, sa poitrine lorsqu’il respirait, le jeu des muscles de ses épaules sous la tunique. » (Sarah, p. 126) > *elle lui aimait les doigts, la poitrine; « Il était plus grand, ses épaules étaient plus larges, son cou plus épais. Sa barbe, finement bouclée, un peu brillante sous le soleil, découvrait  sa bouche. La voix dit: « Je reconnais  ses lèvres, c’est bien lui. » (idem, p. 117) > *il lui découvrait la bouche, *je lui reconnais les lèvres; aucune mot ne put passer  ses lèvres. « Elle était pétrifiée. » (ibidem, p. 19) > *ne put lui passer les lèvres.

Dans certains contextes, nous hésitons à écarter l’option prono­minale, peut-être sous la pression du datif possessif roumain qui nous est devenue familière: « Elle voulut hurler, mais aucun son ne franchit  ses lèvres. » (Le prix de l’angoisse, p. 12) > ne lui franchit les lèvres; « Quart observa  ses mains et  son visage ridé, mouchetés de tavelures brunes  sa peau sèche et la mince ligne rose pâle que dessinait le contour de ses lèvres fanées. » (La peau du tambour, p. 333) lui observa les mains et le visage ridé…

Avec des verbes comme voir, deviner, sentir, admirer, sentir battre, faire trembler, connaître, aimer, chercher, sentir, reconnaître, etc. la présence d’un pronom personnel complément d’objet indirect est improbable. Et pourtant, nous n’hésiterons pas à écrire: Quand je lui vois les yeux si tristes, je me sens tout triste. Hésitation aussi avec le verbe éviter: Elle m’évita une punition / *Elle m’évita les yeux / Elle évita  mes yeux. Ces verbes ne sont vraisemblablement pas ressentis comme des verbes transitifs indirects, d’où l’impossibilité relative de leur attribuer un complément d’objet indirect.

5. Quant aux exemples qui privilégient le possessif aux dépens du réfléchi… + article défini ils foisonnent également. L’idée selon laquelle la présence d’une propriété inaliénable détermine celle du réfléchi se révèle très souvent improductive. Nous appuyant sur des prémisses comparatives et contrastives nous avons donné de nombreux exemples illustrant la place du possessif dans notre communication intitulée Datif possessif ou adjectif possessif ?: Þi-ai înghiþit limba? / Tu as avalé  ta langue?; κi lãsã capul în piept / Il laissa tomber  sa tête sur sa poitrine; κi bãga mâinile în buzunarele pardesiului / Il mettait, fourrait  ses mains dans les poches de son pardessus; ªi-a pierdut dinþii / Il a perdu  ses dents, etc. En fait, de tels exemples foisonnent littéralement comme nous l’avons affirmé ci-dessus: « Sililli agita  ses doigts blancs de farine » (Sarah, p. 186) > *s’agita les doigts; « Alors, les muscles durcis par la colère, Saraï bascula sur le côté, balança son pied dans le sexe de Loth et le gifla de toutes ses forces. » (Sarah, p. 197) > *se balança le pied…; il déplie  ses jambes > *il se déplie les jambes; « Je ne pouvais pas non plus détacher  mes yeux de son visage. » (Primevère et l’ange, p. 15) > *me détacher les yeux; « Je ne détachais pas mes yeux de ce tableau » (idem, p. 14) > *Je ne me détachais pas les yeux…; « Elle se redressa, détendit  ses doigts, releva doucement le visage comme pour qu’on la voie mieux. » (Sarah, p. 44) > *se détendit les doigts; « Ils avaient fermé leurs yeux et bouché leurs oreilles… » (Monsieur Malaussène, p. 574) > *Ils s’étaient fermés les yeux, mais ils s’étaient bouché les oreilles; j’aurais mieux fait de fermer ma gueule > *de me fermer la gueule; « Loth grimaça un sourire. Il glissa  ses bras sous la tunique qu’elle tenait toujours relevée et se serra de toutes ses forces contre ses cuisses dénudées. » (Sarah, p. 150) > * se glissa les bras; « Saha gonfla ses narines… » (La chatte) > *se gonfla les narines; « Titus fut le premier à coller  son oeil au judas » (Monsieur Malaussène, p. 440) > *à se coller l’oeil… ; « Il glisse sa tête entre nos sièges. » (Poil de Carotte) > *Il se glisse la tête; « Il le regarda réciter le canon en inclinant  sa tête dure aux cheveux blancs hirsutes tondus à la diable. » (La peau du tambour, p. 207) > *en s’inclinant la tête; « Il levait  ses yeux gris-bleu » (La peau du tambour, p. 89) > *Il se levait les yeux…; « Elle levait  ses bras nus dans un geste d’une grâce parfaite » (idem, p. 90) > *Elle se levait les bras…; Il montrait  ses larges mains > *Il se montrait les mains; « Elle pose  son doigt sur la détente en priant le ciel pour que le fusil ne bascule pas inopinément » (Origine inconnue, p. 344) > *Elle se pose le doigt…; Il a pointé le doigt… ; Il pressa  sa bouche; « La vieille dame pencha vers elle sa tête blanche aux reflets violets sous la lumière de la lampe de bureau. » (La peau du tambour, p. 144) > *se pencha la tête; « Il plaça sa tête dans le noeud qu’il resserra autour de son cou, comme une cravate du dimanche. » (Monsieur Malaussène, p. 182) > *Il se plaça la tête…; Elle promenait  son doigt sur le bord de la table. > *Elle se promenait le doigt…; « Me Tarquin penche de nouveau  sa tête de côté en réunissant  ses lèvres épaisses en une moue peu avenante. » (Origine inconnue, p. 30) > *se penche la tête; *en se réunissant les lèvres; « Elle plissa  son front en fournissant un effort intellectuel trop grand pour elle. » (Sans dommage apparent, p. 20) > *Elle se plissa le front; « Mais il franchit l’espace qui les séparait et referma  ses mains sur le visage de Saraï. » (Sarah, p. 244) > *Il se referma les mains; « Nina repousse sa mère et repose  sa tête sur l’oreiller avec un soupir. » (Origine inconnue, p. 244) > *se repose la tête; « Il se lève, fourre les mains au fond de ses poches, s’arrête, le dévisage, retire  ses mains, croise les bras. » (Idem, p. 355) > *se retire les mains; « Ça commence bien, se dit-il en retirant lentement  sa main. » (La peau du tambour, p. 69) > *en se retirant la main; « Capdevil sent  son estomac remonter dans sa gorge. » (Origine inconnue, p. 308) > * se sent l’estomac; Il sentait  ses yeux se fermer > * Il se sentait les yeux se fermer; « Surprise et émue par la sincérité de cette confession, Saraï ne trouva rien à répondre. Elle sortit  ses mains du lait et caressa l’épaule d’Hagar… » (Saraï, p. 233) >* Elle se sortit les mains…; « Il tendit  ses deux mains en avant. » (Monsieur Malaussène, p. 132) > *Il se tendit les mains; « A partir de maintenant, je ne répondrai plus à vos questions. Personne ne doit prononcer le nom de Saraï dans cette maison. Saraï, elle, n’a pas à utiliser  sa bouche pour engraisser votre sottise. » (Sarah, p. 79) > *à s’utiliser la bouche; « …un plaisantin avait vu  sa cervelle éclabousser les murs. » (Le prince sans étoile, p. 61) > *s’était vu la cervelle… ; « Dolores pivota donc sur les talons et, sans cesser de faire valser  ses hanches au rythme de la musique, elle s’éloigna sans demander son reste. » (Le peau du tambour, p. 135) > * de se faire valser les hanches…; « Cesse tes sottises et fais marcher  ta cervelle » (Sarah, p. 119) > * fais-toi marcher la cervelle; « D’un long baiser, il fit courir  ses lèvres du coure de Saraï jusqu’au…» (Sarah, p. 200) > * il se fit courir les lèvres… ; il fit claquer  sa langue,  ses doigts > * il se fit claquer la langue, les doigts ; Il « fit glisser  son doigt le long de son nez jusqu’à sa bouche. » (La peau du tambour, p. 318) >*Il se fit glisser le doigt…; en faisant tourner  ses globes oculaires… > * en se faisant tourner les globes oculaires…; Ferme  ta gueule > * Ferme-toi la gueule; Ouvre  tes oreilles > * Ouvre-toi les oreilles; Rentre  tes griffes > * Rentre-toi les griffes; Mets ton doigt ici > * Mets-toi le doigt ici, etc.

Dans certains exemples, il semble que l’option possessive n’exclut pas la présence d’un pronom réfléchi: « Elle paraissait soulagée et cessa de cacher  ses poignets. » (La peau du tambour, p. 211) > de se cacher les poignets; « Puis elle passa  sa main sur son coure et poussa un léger soupir. » (idem, p. 59) > elle se passa la main sur le cou…; « J’ai posé  ma main sur mon menton » (La fée Carabine, p. 167) > Je me suis passé la main…; « Le financier frottait  ses tempes avec ses paumes (La peau du tambour, p. 396) > se frottait les tempes; « Il appuya  sa joue contre la pierre chaude. » (Prisonniers du temps, p. 266) > Il s’appuya la joue; « Elle ne fit qu’y tremper  ses lèvres. » (Primevère et l’ange, p. 65) > que s’y tremper les lèvres; « Elle se retourna un sourire surpris aux lèvres. Elle n’eut pas le temps de protéger  sa gorge. La lame du rasoir avait sifflé. » (La fée Carabine, p. 94) > de se protéger la gorge.

Quelques conclusions

Notre communication a pour objet de souligner la fréquence de la possession explicite en français. Cette explicitation relève notamment de la mise en exergue et se réalise aux dépens de l’implicitation: Il redresse la tête > sa tête; Je lui prends la main > je prends sa main; Je me frotte la joue > je frotte ma joue.

A la 3ème personne, la présence d’un pronom est souvent désambiguïsante: Il caresse sa main > Il lui caresse la main, Il se caresse la main.

Nous avons constaté l’emploi fréquent du possessif aux dépens du pronom. Cette préférence du possessif peut s’expliquer par le fait que le verbe n’est pas transitif direct, qu’il ne peut avoir d’objet possédé propriété inaliénable.

Nous avons relevé aussi la présence fréquente du possessif alors qu’ou s’attendrait à avoir le réfléchi … + article défini. A tel point que la sphère du réfléchi nous apparaît parfois comme une véritable peau de chagrin. Il faut dire que, dans ce contexte, la présence du pronom réfléchi est plutôt paradoxale. Le pronom me, par exemple, de « Je me lave » est complément d’objet direct, alors que le pronom me de « Je me lave les mains » est complément d’objet indirect. Toutefois, pour que « Je me lave les mains » puisse fonctionner, il faut pouvoir dire « Je me lave ». Autrement dit, il faut que le verbe soit réfléchi. On a souligné, à juste titre, que cette action réfléchie devait se faire sur un objet – propriété inaliénable, exprimé par un nom complément d’objet direct. Ces deux conditions sont nécessaires, mai ne sont pas suffisantes. Pour employer un pronom réfléchi, encore faut-il que le verbe réfléchi soit transitif direct, qu’il puisse avoir un complément d’objet direct – propriété inaliénable. Il semble que des verbes comme se voir, se détacher, se détendre, se fermer, se glisser, se lever, se poser, se montrer, se pointer, se perdre, etc. ne puissent avoir un objet direct – propriété inaliénable. Autrement dit, l’emploi du pronom réfléchi devient impossible.

Encore faut-il admettre que même dans les contextes où le réfléchi est possible, on observe souvent une préférence pour le possessif.

Comme nous l’avons signalé, il arrive que le pronom personnel et l’adjectif possessif coexistent au prix d’un changement de sens: Il fait sa valise / Il se fait la valise; Il s’est ouvert la main (il s’est blessé) / Il a ouvert son coeur à son amie; Il s’est pris le pied dans le tapis / Il a pris son pied; Il se donne… / Il a donné sa langue au chat; Il s’est joué de … / Il a joué sa tête; Il s’est risqué à … / Il a risqué sa peau.

Il va sans dire aussi que cette coexistence peut se manifester dans la même structure: Je lui ai frictionné sa main; Elle lui tendit sa main; Frotte-lui bien ses oreilles; Il m’a pris ma main et l’a gardée dans la sienne, Il lui a demandé sa main (pour l’épouser); « j’ai bien l’honneur de ne pas te demander ta main. » (Brassens), etc.

 

EXPRIMAREA POSESIEI ªI PROPRIETÃÞILE INALIENABILE

Rezumat

Noþiunea gramaticalã de posesie corespunde nu numai conceptului de proprietate, ci include, de asemenea, semnificaþii precum cele de apartenenþã, reiterare, obicei, politeþe, afectivitate. Posesia în gramaticã se redã atât explicit, prin mãrci posesive, reprezentativ fiind, în acest caz, adjectivul posesiv, cât ºi implicit, în relaþie cu prezenþa articolului hotãrât  ºi cu valoarea semanticã de notorietate.

 

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