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ANALELE UNIVERSITATII BUCURESTI

Anul 2003

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ANALELE UNIVERSITATII BUCURESTI
 
 

LIMBI ªI LITERATURI STRÃINE

2 0 0 4

  

APERÇU DES REPRÉSENTATIONS DU CŒUR DANS LES TEXTES MÉDICAUX DEPUIS L’ANTIQUITÉ JUSQU’AU XIV-ÈME SIÈCLE

 

LUMINIÞA  DIACONU

 

En latin, «cor, cordis» pouvait renvoyer au viscère «cœur» ou à l’estomac, si l’on insistait sur le sens concret du terme; mais aussi à une personne, au siège des sentiments  ou bien à l’intelligence, à l’esprit.[1] Au fil des siècles et, à la fois, en découpage synchronique, d’une culture à l’autre, les représentations du corps ont changé en fonction des connaissances et des croyances des gens; il était par conséquent tout à fait normal que le cœur connût, à son tour, plusieurs représentations depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge tant dans les textes médicaux que dans les textes théologiques.

Nous nous proposons de souligner les traits essentiels qui définissent le cœur dans la pensée médicale médiévale, plus précisément chez Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel, le premier auteur français d’un traité de chirurgie – La Chirurgie (1306-1320), afin d’en déceler les sens privilégiés par ce genre de textes. Pour y parvenir, nous avons trouvé nécessaire tout d’abord de passer en revue les représentations antiques du cœur, telles qu’elles apparaissent dans le domaine médical, et d’enregistrer les différences qui se font jour d’une conception à l’autre, de même que les invariants qu’on a récupérés jusqu’au XIV-ème siècle.

Pendant l’Antiquité, les Égyptiens concevaient l’homme comme la réunion d’une partie matérielle- le corps- et d’une force vitale, abstraite, qui survit au premier après la mort pour s’unir au souffle divin, et constituer l’âme éternelle de l’homme. Anticipant le pneuma grec, le souffle vital, trace de la présence divine, entre dans l’être humain par le nez et passe par deux organes à rôle fondamental en matière de physiologie, à savoir le cœur et le poumon, en vue de sa diffusion ultérieure dans tout le corps à travers certains canaux. À part cette fonction concrète dans le cadre du paradigme respiratoire (c’est le cœur qui reçoit le premier l’air inspiré[2]), on le valorisait comme organe nécessaire à la vie dans l’au-delà, raison pour laquelle on le conservait à l’intérieur du corps durant la momification même.[3]

Par la suite, les médecins préhippocratiques ont repris cette conception dans la mesure où ils ont posé une relation indissoluble entre le cœur et les poumons par l’intermédiaire de l’air à vertus rafraîchissantes, dont la cible était le feu inné logé dans le ventricule gauche.

Nous tenons à préciser que les références à différents systèmes de pensée, dont nous allons épauler souvent les principales conceptions des médecins grecs et latins à l’égard du cœur, se sont avérées incontournables, voire même indispensables, vu que, pendant l’Antiquité, il y a eu de nombreux points de contact entre les connaissances médicales et philosophiques, les dernières exerçant une influence durable sur les premières surtout entre les    VI-ème et V-ème siècles avant Jésus-Christ.

D’Homère à Pythagore, le cœur a été conçu comme le siège de la pensée, perspective adoptée ensuite par Empédocle et Aristote. Au contraire, pour Alcméon de Crotone (né vers 500 avant Jésus-Christ) et, un peu plus tard, pour Hippocrate et Platon, c’est au niveau du cerveau qu’elle se situe.[4] D’ailleurs, on constatera, après les avoir décrits en détail, que les systèmes conceptuels pourront être groupés en deux paradigmes, selon l’organe auquel revient le privilège d’abriter la pensée/ l’âme: le cardiocentrisme et, respectivement, l’encéphalocentrisme.

Le «père de la médecine», Hippocrate de Crotone (460-360 avant   Jésus-Christ, environ), a représenté un tournant dans la pensée médicale par la tendance qu’il a manifestée à se détacher de la religion et de la magie, et à fonder ses théories sur l’observation et l’expérience. La Collection hippocratique comporte, dans l’édition d’Emile Littré, 96 écrits et 23 lettres apocryphes, rédigés non seulement par Hippocrate, mais également par d’autres médecins grecs provenant de deux écoles surtout: celles de Cnide et de Cos (à laquelle appartenait, d’ailleurs, Hippocrate lui-même). Traduits en latin et en arabe pendant l’époque byzantine et au Moyen Âge, ces traités sont devenus des sources de premier rang en matière d’anatomie et de physiologie humaines.

Rejetant les théories antérieures («l’homme n’est absolument ni air, ni feu, ni eau, ni terre, ni telle autre substance dont l’existence n’est pas manifeste dans le corps»[5]), le médecin grec a promu une nouvelle conception de l’homme, qui allait faire fortune jusqu’au Moyen Âge – la théorie des humeurs: «Le corps de l’homme renferme du sang, du flegme, de la bile jaune et de la bile noire.»[6] Chaque humeur provient d’un organe: le sang – du cœur, la pituite ou le flegme – de l’encéphale, la bile jaune – du foie, et la bile noire – de la rate. En ce qui concerne le cœur, on le décrit dans un traité à part portant le même titre, des points de vue formel, structurel et fonctionnel: «une pyramide» de couleur rouge foncé, enveloppée d’une « tunique lisse qui contient un peu de liquide ».[7] Cette description médicale, incomplète s’il en est, parce qu’elle ne mentionne qu’une seule tunique protectrice, chose explicable au fond par le niveau des connaissances anatomiques de l’époque, retient moins notre attention que le fait de retrouver, dans le cœur-même, «une chaleur qui le brûle»[8]. C’est la raison pour laquelle un échange permanent d’air et de liquide s’établit entre le cœur et le poumon[9], idée reprise plus tard par Platon, Aristote et Galien. Ce feu inné, refroidi grâce à la respiration et à la nature froide du poumon qui l’entoure,  est présent uniquement dans le ventricule gauche dont l’épaisseur sert justement à le conserver. Sans connaître la circulation du sang, Hippocrate ou le médecin hippocratique qui a rédigé ce texte parle des vaisseaux qui se forment à partir du cœur, mais il croit, d’une manière erronée, que seules les veines transportent du sang, tandis que les artères véhiculent le principe vital élaboré de l’air inspiré et chauffé dans le ventricule gauche: «…là sont les fleuves qui se répandent dans le corps et irriguent l’être; ils apportent aussi à l’homme la vie et s’ils viennent à s’assécher, l’homme meurt».[10] Le même souffle ou pneuma joue un rôle important dans la formation de l’embryon.[11]

Un autre élément nous semble aussi intéressant: la raison humaine se trouve toujours dans le ventricule gauche d’où elle «commande au reste de l’âme».[12] Vu sa supériorité, la raison ne se nourrit pas d’aliments soumis au processus de coction, mais d’«un excédent pur et lumineux né d’une séparation du sang»[13], correspondant possible de la lymphe ou du sérum. De toute façon, on peut en déduire que l’âme est diffuse, l’une de ses parties – l’âme raisonnable, située dans le cœur –, assumant la position de principe directeur pour les autres parties logées dans plusieurs endroits du corps. De plus, cette âme entretient des rapports évidents avec le souffle vital/ le principe de vie. D’autre part, si dans le traité en question seul le ventricule gauche renferme du sang, plus tard, chez Aristote, ce sera caractéristique pour le cœur tout entier.

Bien que l’œuvre de Platon se rattache moins à la médecine et à la biologie qu’à la philosophie, sa conception de l’âme humaine a pourtant marqué les théories médicales ultérieures. C’est pourquoi nous avons choisi de nous intéresser au dialogue platonicien Timée, miroir de sa doctrine malgré quelques influences des théories pythagoriciennes et hippocratiques.

Selon l’œuvre citée, l’homme – l’une des quatre espèces de vivants[14] – est constitué d’un corps mortel fait non pas d’humeurs, mais des quatre éléments de la physique d’Empédocle: l’eau, la terre, le feu, l’air[15], d’une âme immortelle invisible, siège de l’intelligence, et de deux âmes mortelles, séparées de leur «sœur» noble par le cou. En d’autres termes, on peut parler de degrés différents d’existence de l’âme. «Principe immortel de l’animal mortel»[16], l’âme supérieure est créée par le Démiurge à partir de l’Âme du monde et livrée aux Dieux subalternes qui, à leur tour, façonnent le corps des quatre éléments, lui assignant comme tâche de l’abriter. Elle se trouve dans la moelle du crâne, en premier lieu, parce que, l’intellect y trouvant sa place, c’est la partie «la plus divine et qui commande à toutes celles qui sont en nous»[17], le sommet de la «citadelle»[18] – à savoir dans l’encéphale, mais également dans la moelle des os. Les âmes inférieures, séparées elles-aussi par le diaphragme comme pour mieux établir une hiérarchie nette, sont: l’âme irascible, des passions (le courage, l’ardeur guerrière), dont le siège est le cœur, et l’âme concupiscible, de la nutrition, du désir, qui se trouve dans le foie ou l’estomac.[19] La position intermédiaire du cœur rend possible la communication entre l’âme irascible et l’âme intellectuelle, tandis que l’âme responsable des fonctions végétatives, la plus éloignée de la tête, se voit retranchée du principe immortel. Pourtant, celui-ci intervient, d’une certaine manière, dans la génération, puisque la semence se forme de moelle.[20]

En conséquence, dans l’anatomie platonicienne, le cœur n’est plus le siège de la raison, comme pour Hippocrate; son domaine concerne les passions. En tant que tel, il se subordonne au cerveau et, à la fois, est un intermédiaire entre celui-ci et l’âme concupiscible. Malgré ces différences, on retrouve chez Platon les théories hippocratiques qui faisaient du cœur le «nœud des vaisseaux» et la «source du sang»[21], en même temps que l’organe refroidi par le poumon dans le cadre de la respiration ou bien aux moments de tension émotionnelle: «…il refroidit le cœur et quand le cœur s’échauffe, il lui donne rafraîchissement et apaisement.»[22]

Après la mort naturelle, seule l’âme noble de la moelle, apparentée au Monde des Idées, s’envole[23] pour connaître ensuite d’autres incarnations dans des corps de bêtes de toutes sortes aux cas où ces âmes ont mené une vie déchue avant ici-bas.[24]

La primauté du cœur n’apparaît qu’avec Aristote dont l’anatomie et la physiologie représentent une étape essentielle pour la pensée médicale antique, s’avérant plus complètes que celles de Platon, en dépit de quelques emprunts faits à celui-ci. La conception aristotélicienne de l’homme met en relation deux termes: la matière (le corps) et la forme (l’âme), le premier étant fourni, dans la génération, par la femme, et le second – par le mâle: « le mâle fournit la forme et le principe du mouvement, la femelle, le corps et la matière».[25]

L’âme – forme du corps doit être comprise cette fois-ci en tant que moteur ou principe vivifiant: «non seulement la forme extérieure (la morphologie), mais les diverses qualités affectant une matière primitivement indéterminée»[26], conformément à la conception que ni la matière, ni la forme ne sauraient exister indépendamment. Au fond, pour Aristote, il y a plusieurs âmes ou, si l’on veut, une seule âme à plusieurs facultés superposables en quelque sorte aux trois âmes platoniciennes, mais, à la différence de Platon, le Stagirite adopte le cardiocentrisme,  affirmant nettement leur existence dans le cœur et transformant cet organe en véritable «pilier de toute sa physiologie».[27]

En effet, il y place tout d’abord l’âme nutritive (végétative)/ la faculté nutritive de l’âme – caractéristique de tous les vivants, y compris des animaux et des plantes qui règle la nutrition et la génération.[28] En deuxième lieu, on y retrouve l’âme/ la faculté sensitive, présente uniquement chez les animaux, responsable de tout ce qui a trait à la sensibilité, à la motricité, aux appétits et aux désirs donc.[29] Enfin, le cœur renferme aussi l’âme/ la faculté pensante, rationnelle, la plus noble, que seul l’homme possède.[30] 

Quant à la fonction réservée au cœur, elle consiste dans l’achèvement du sang, qui, une fois parfait, sera envoyé au corps tout entier et constituera la base d’élaboration de la chair, de la graisse, des cheveux, du sperme ou des menstrues.[31]

Si, du point de vue morphologique, le cœur comporte chez Aristote trois cavités, description évidemment erronée[32], il se rapproche pourtant de ses prédécesseurs en ce qui concerne la particularité du ventricule gauche – la chaleur innée à rôle dans l’élaboration du sang. A part cette chaleur, il souligne l’existence d’un pneuma, toujours inné: une «substance organique semi-matérielle, un air inné, donc différent de l’air extérieur, réchauffé par une chaleur également innée, non assimilable au feu, une sorte de mystérieuse "vapeur" cardiaque».[33]

Le rapport cœur/ corps se définit sous la forme d’une étroite interdépendance. En effet, celui-ci est animé par la chaleur vitale et le pneuma, tout en servant de lieu de manifestation pour les facultés de l’âme: « dans la plupart des cas, l’âme ne subit aucune passion et n’accomplit aucune action qui n’intéresse le corps: tels la colère, l’audace, le désir, en général la sensation ».[34] La primauté indéniable du cœur justifie le fait qu’il se forme dans l’embryon avant les autres organes, point sur lequel Aristote se détache de ses successeurs. Galien, par exemple, soutient qu’il s’agit plutôt du foie, doctrine reprise mille ans après par Ambroise Paré: «le foie donc (selon Galien au livre de la formation de l’enfant) est le premier parfait des membres principaux. Il est l’auteur de la sanguification, source et origine des veines  ».[35]

C’est le pneuma qui, en tant que composant du sperme mâle, intervient dans la transmission de l’âme à l’embryon; une fois constitué, le cœur rendra possible la transmission des perceptions vers le centre directeur ou des commandes vers le corps exécutant.[36]

Le cardiocentrisme aristotélicien a exercé une forte influence sur les médecins grecs et romains comme Dioclès de Caryste, Praxagore de Cos ou Chrisippe de Cnide, ainsi que sur les stoïciens. Ceux-ci croyaient à l’existence d’une âme diffuse dans tout le corps, superposable pourtant au pneuma, dont le centre était le cœur ou le cerveau.[37]

Après l’œuvre d’Hippocrate, celle de Galien de Pergame (129 – entre 210 et 216), portant la marque des théories promues par Platon, Aristote et Épicure, mais aussi du stoïcisme, a fait fortune jusqu’à la Renaissance, voire même jusqu’au XVII-ème siècle, en Occident autant qu’en Orient grâce aux traductions de Constantin l’Africain (XI-ème siècle).

Somme des connaissances médicales héritées des époques antérieures et des observations directes – les dissections pratiquées sur les animaux –, la physiologie galénique reprend la théorie hippocratique des humeurs: le corps est composé de sang, phlegme, bile jaune et bile noire, chaque humeur étant rattachée à un organe – le cœur, le cerveau, le foie, la rate –, et caractérisée par une qualité – le chaud, le froid, l’humide, le sec –, donc en rapport avec les quatre éléments du macrocosme – le feu, l’air, l’eau, la terre. De plus, le corps dépend de l’âme, parce que « accommodé aux habitudes et aux facultés »[38] de celle-ci.

Au sujet du cœur, on retient, au-delà d’une description morpho-physiologique détaillée, sa localisation «au centre du thorax» et sa relation étroite avec le poumon «qui l’embrasse avec ses lobes comme avec des doigts».[39] Continuant ses devanciers, Galien attribue à cet organe le statut de foyer et source de la chaleur vitale innée (renfermée toujours dans le ventricule gauche ou «cavité pneumatique»)[40], par laquelle le corps tout entier est vivifié. L’épaisseur de ce ventricule sert justement à la conserver, tandis que le ventricule droit, plus fin, ne contient que du sang.[41] Quant au poumon, sa fonction est, comme on s’y attendait, de refroidir le cœur en lui envoyant de l’air ( «La nature a établi le cœur au centre même de la cavité thoracique, place très favorable à sa sécurité»[42]; «La respiration chez les animaux existe dans l’intérêt du cœur, lequel a besoin de la substance de l’air, et brûlé de chaleur, désire bien plus encore la fraîcheur qu’il lui procure.»[43]); en échange, l’organe de la vie lui fournit des aliments sous forme de sang nutritif en provenance du foie.[44] Bien qu’on soit loin de la découverte de la circulation sanguine, on enregistre chez Galien un certain progrès: dans les veines de même que dans les artères il y a du sang, qu’il s’agisse de celui procédant du foie ou, dans le second cas, d’un sang mêlé à du pneuma sorti du ventricule gauche. D’autre part, il renforce la distinction introduite par Hérophile entre pneuma vital- dont on vient de parler, et pneuma psychique ou sensoriel – élaboré dans le cerveau/ l’encéphale, du sang artériel chargé de pneuma vital, et logé dans l’âme raisonnable, donc dans le même organe.[45] Par contre, au XVII-ème siècle, Descartes estimera que le pneuma psychique est constitué de «particules très fines et très agitées, une sorte de gaz»[46], subordonné à un autre siège de l’âme – la glande pinéale.

Terme assez flou, le pneuma/ souffle vital renvoie tantôt à l’air respiré, tantôt au mélange que rend possible la chaleur de la cavité gauche, confusion qui s’est manifestée jusqu’au XVI-ème siècle, lorsque Ambroise Paré a proposé la définition suivante: « Lequel esprit (pneuma vital) n’est autre chose qu’une substance moyenne entre sang et air, propre et convenable à la conservation de la chaleur naturelle fluente; à cause de quoi est appelé vital, c’est-à-dire conservateur de l’auteur en vie, enclos en nos coeurs, qui est la chaleur naturelle préparée à chacun, laquelle nous pouvons comparer à la flamme d’une lampe, et l’esprit à l’huile.»[47] Comme Aristote, Galien pense que ce pneuma se retrouve uniquement dans le sperme du mâle, produit à la suite d’une coction du sang dans les organes sexuels.[48]

Essentiellement grecque, la médecine antique a perduré sous la forme du galénisme, après les V-ème-VI-ème siècles, surtout en Orient, par l’intermédiaire des traductions arabes (celles de Rhazès et de Haly Abbas – au X-ème siècle, et celles d’Avicenne – au XI-ème siècle). C’est toujours le XI-ème siècle que nous devons retenir, parce que, pendant cette période, l’Occident entre en contact avec tout ce savoir notamment par voie italienne – Constantin l’Africain traduit, au Mont-Cassin, plusieurs textes de Galien, à part quelques traités arabes fondés sur le galénisme, mission continuée, au XII-ème siècle, par les médecins de Salerne, à qui on doit également la diffusion de la philosophie aristotélicienne en Occident. Pourtant, l’institutionnalisation de la médecine comme discipline d’étude, plus précisément comme branche de la physique, a eu lieu en Italie (Bologne, Padoue) et aussi en France (Montpellier, Paris) au XIII-ème siècle à peine – l’âge d’or des universités.[49] Avant ce tournant, ceux qui la pratiquaient étaient les clercs et les moines, raison pour laquelle on a parlé de «médecine monastique».[50] Les progrès dans le domaine médical ont été freinés cependant par l’Église même, méfiante à la naissance d’une nouvelle science urbaine qui se rapportait au corps, tout en délaissant l’âme et son salut. Sinon, comment expliquer ses décisions? Le Concile régional de Clermont (1130), par exemple, empêchait les moines et les chanoines réguliers d’étudier les sciences profanes – le droit et la médecine – à l’extérieur des couvents; au IV-ème Concile de Latran (1215), on recommandait aux médecins d’exhorter les malades à se tourner vers Dieu et l’Église afin de se soulager de leurs péchés, condition sine qua non de leur guérison.[51]

Pratiquée depuis l’Antiquité notamment sur des animaux malgré quelques interruptions au haut Moyen Âge, la dissection sur des cadavres sera adoptée au XIII-ème siècle, en vue des observations anatomiques, par les écoles de médecine italiennes et françaises, ou bien en vue de l’embaumement des riches après dépeçage (cela a entraîné une violente réaction de l’Église, à savoir la décrétale de 1299, par laquelle le pape Boniface VIII a interdit ce type de démembrement).[52]Un tel climat tendu pour la profession de médecin ou de chirurgien justifie pourquoi Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le Bel, se sert abondamment, afin de rédiger son traité – le premier écrit en français –, des connaissances puisées aux sources antiques, surtout de celles héritées de Galien, qu’il parvient à acquérir plutôt par voie indirecte que directe, c’est-à-dire par les traductions latines. À part le nom de Galien, il faut ajouter ceux d’Aristote, de Platon et d’Avicenne comme références de choix.

Synthèse des savoirs de son temps, la première partie de l’œuvre de Mondeville s’intéresse à l’anatomie, décrivant le corps humain par régions qui résultent d’emboîtements successifs. La poitrine comporte elle aussi une partie extérieure, divisée en thorax, dos et côtes, et une partie intérieure à deux cavités: le ventre supérieur (la cavité thoracique) et le ventre inférieur (l’abdomen). Séparés d’après le critère de leur noblesse par le diaphragme, l’un renferme les organes spirituels, tandis que l’autre contient les organes nutritifs.[53] Le cœur est situé en dessus de la frontière comme « l’organe principal par excellence », primauté qui vient non pas de sa substance- la « matière spermatique primaire», mais de ce qu’il distribue à tous les autres membres «le sang vital, la chaleur et l’esprit».[54] Henri de Mondeville reprend donc en détail les doctrines de ses prédécesseurs antiques, à une différence près: il qualifie par l’adjectif «vital» tantôt le sang, tantôt la chaleur[55] spécifique au cœur.

Un autre lieu commun des textes médicaux concerne la localisation de cet organe «au milieu de toute la poitrine»[56], justifiée par son rôle de foyer de la vie. Le chirurgien médiéval offre, de ce point de vue, une représentation ancrée dans le modèle social de l’époque: «un roi au milieu de son royaume»[57], en vertu des analogies «cœur»-«roi», «ensemble des sujets»- «royaume».

Le seul organe à avoir du sang dans sa substance[58] présente au XIV-ème siècle, comme chez Aristote, trois cavités: si le ventricule droit reçoit le sang nourricier envoyé par le foie après une première élaboration subie dans l’estomac, dans la cavité intermédiaire, il «s’échauffe et se purifie» pour passer ensuite dans le ventricule gauche et se transformer en «esprit» – «instrument immédiat de l’âme»; en d’autres termes, véhicule des facultés de l’âme. Derrière cet «esprit» que Mondeville considère «plus clair, plus subtil, plus pur, plus resplendissant que toutes les choses corporelles formées des quatre éléments», et par là «plus proche de la nature des choses supercélestes»[59], on reconnaît en quelque sorte l’âme immortelle de Platon, mais aussi le pneuma vital de Galien. C’est en charriant l’esprit vital ou «cardiaque»[60] formé dans le ventricule gauche que le sang rend possible la vie, devenant lui-même vital.

Les médecins antiques affirmaient l’existence d’un rapport étroit entre le cœur et les poumons. Il en est de même chez le chirurgien de Philippe le Bel: le cœur se rafraîchit grâce à l’air aspiré de l’extérieur et purifié dans les poumons, et récompense ceux-ci en leur envoyant le sang vital[61]. De plus, ils se chargent d’expulser «les superfluités fumeuses du cœur»[62] avec le souffle.

Le sang, à son tour, appartient à la classe des humeurs, de même que le phlegme, la bile (la bile jaune), et la mélancolie (la bile noire), reliées, conformément à la théorie hippocratique, aux quatre éléments primordiaux et aux quatre qualités. Leur élaboration se fait à partir des aliments ingérés –composés eux aussi des quatre éléments de la physique d’Empédocle.[63]

En ce qui concerne le cerveau, il concurrence le cœur au Moyen Âge comme dans les représentations antiques. Pourtant, même si Mondeville souligne que l’esprit de l’âme se forme dans la tête, c’est au cœur qu’il attribue la première place en tant que source de la vie[64], privilégiant ainsi le modèle concentrique au détriment du modèle vertical.[65]

Pour nuancer, on peut dire que, d’une part, le cœur anime le corps, et que, d’autre part, l’organe directeur (où est enclose l’âme/ la vertu sensitive – voie vers l’intelligence[66]) est le cerveau. Il s’agit moins d’une dépendance stricte que d’une interdépendance, opinion reprise en fait de Platon et de Galien: « de même ni l’âme sans les membres ni les membres sans l’âme ne peuvent exécuter aucune action extérieure.»[67]

Après avoir présenté les lignes de force de ces doctrines médico-philosophiques, nous pouvons retenir la continuité manifeste à l’égard des représentations du cœur, depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen Âge et même à la Renaissance. Bien que le discours médical tende, surtout chez Henri de Mondeville, à une autonomisation de plus en plus en marquée, le cœur garde, à partir d’Hippocrate jusqu’au XIV-ème siècle et même après, le statut de source de la vie/ de la chaleur vitale (feu)/du pneuma (souffle) vital; et, à la fois, d’organe respiratoire; donc de centre directeur de la vie biologique, physique, en premier lieu, mais également de la vie sensible (comme chez Platon, par exemple), et, plus rarement, de la vie intellectuelle (chez Hippocrate et Aristote). Pour ce qui est de ses rapports avec l’âme, le cœur remplit la fonction de siège, qu’il s’agisse uniquement de l’âme raisonnable (Hippocrate) ou irascible (Platon), des trois âmes d’Aristote ou des trois facultés de l’âme, selon d’autres perspectives.

Réunion des quatre éléments de l’univers- la terre, l’eau, l’air et le feu, dont est formé le corps lui aussi, le cœur, tel qu’il est représenté dans les textes profanes analysés, devient, du point de vue symbolique, une synthèse du macrocosme et une quintessence du microcosme, la dernière dimension s’avérant fondamentale pour les textes théologiques du Moyen Âge, auxquels il nous faut également nous intéresser pour en déchiffrer tous les possibles dans leur complexité.


 

[1] FÉLIX GAFFIOT, Dictionnaire latin-français, édition revue et augmentée sous la direction de Pierre Flobert, Paris, Hachette-Livre, 2000, p. 433.

[2] Cf. DANIEL PIPERNO, Histoire du souffle, note 37, p. 40.

[3] Idem, p. 35.

[4] Histoire de la pensée médicale en Occident, sous la direction de Mirko D. Grmek, avec la collaboration de Bernardo Fantini, t. I., Antiquité et Moyen Âge, Paris, Seuil, 1995, traduit de l’italien par Maria Laura Bardinet Broso, pp. 30-66.

[5]  HIPPOCRATE, De la nature de l’homme, VI, 33, 1, p. 144, apud DANIEL PIPERNO,  op.cit., p. 107.

[6]  Ibidem, p. 109.

[7]  HIPPOCRATE, Plaies, nature des os, cœur, anatomie, Paris, Les Belles Lettres, 1998, texte établi et traduit par Marie- Paule Duminil, p. 190.

[8]  HIPPOCRATE, op. cit., loc. cit.

[9]  Cf. idem, p. 191.

[10] Ibidem, p. 192.

[11] Cf. DANIEL PIPERNO, op. cit. , p. 112.

[12] HIPPOCRATE,  op. cit., p. 194.

[13] Idem, p. 194.

[14] PLATON, Œuvres complètes, t. X,  Timée. Critias, Paris, Les Belles Lettres, 1925, texte établi et traduit par Albert Rivaud ,  40 a, p. 154.

[15] PLATON, op. cit., 42 e, 43 d, 82 c, pp. 158-159 et p. 214.

[16] Idem, 42 e, p. 158.

[17] Ibidem, 44 d, p. 161.

[18] Ibidem, 70 b, p. 196.

[19] Ibidem, 70 a-b, p. 196.

[20] Ibidem, 91 a-b, p. 226.

[21] Ibidem, 70 b, p. 196.

[22] Ibidem, p. 70 d, p. 197.

[23] Ibidem, 81 d-e, p. 213.

[24] Ibidem, 87 d, 91 d, 92 a-b.

[25] ARISTOTE, De la génération des animaux, I, 20, Paris, Les Belles Lettres, 1961, texte établi et traduit par Pierre Louis, 729 a, p. 39.

[26] CHARLES DAREMBERG, Introduction à Galien, Oeuvres médicales choisies. I. De l’utilité des parties du corps humain, Paris, Gallimard, 1994, traduction de Charles Daremberg, choix, présentation et notes par André Pichot, p. XXIII.

[27] Histoire de la pensée médicale en Occident, p. 71.

[28] ARISTOTE, De l’âme, Paris, Gallimard, 1989, texte établi par A. Jannone, traduction et notes par E. Barbotin, p. 48.

[29] CHARLES DAREMBERG, Introduction à GALIEN, t. I, op. cit., p. XXII.

[30] ARISTOTE, De l’âme, pp. 89-92.

[31] ARISTOTE, De la génération des animaux, pp. 27-38.

[32] MARIE-PAULE DUMINIL, Le sang, les vaisseaux, le cœur dans la Collection hippocratique. Anatomie et physiologie, Paris, Les Belles Lettres, 1983, p. 303.

[33] ARISTOTE, op. cit., apud Histoire de la pensée médicale en Occident, p. 72.

[34] ARISTOTE, De l’âme, p. 11.

[35] AMBROISE PARÉ, Œuvres, apud GALIEN, op. cit., t. I, p. 112.

[36] ARISTOTE, De l’âme, pp. 53 et les suivantes.

[37] DANIEL PIPERNO, Histoire du souffle, p. 168.

[38] GALIEN, De l’utilité des parties, t. I, p. 4.

[39] Idem, t. I, p. 106.

[40] Ibidem, p. 140.

[41] Ibidem, pp. 111-112.

[42] Ibidem, p.102.

[43] Ibidem, pp. 100-101.

[44] Ibidem, p. 114.

[45] Ibidem, pp. 192 et 208.

[46] DESCARTES, apud GALIEN, op. cit., note 1, p. 200.

[47] AMBROISE PARÉ, Œuvres, p. 97, apud GALIEN, op. cit., t. I, note 1, p. 108.

[48] Idem, p. 281.

[49] Cf. JACQUES VERGER, Culture, enseignement et société en Occident aux             XII-ème- XIII-ème siècles, Presses Universitaires de Rennes, 1999, pp. 91-92.

[50] DANIELLE JACQUART, La Médecine médiévale dans le cadre parisien. XIVe- XVe,  Paris, Fayard, 1998, p. 35.

[51] Idem, pp. 36-37.

[52] Voir à ce propos DANIÈLE ALEXANDRE BIDON, La Mort au Moyen Âge         (XIII-ème-XVI-ème siècles), Paris, Hachette, 1998, pp. 188- 205.

[53] HENRI DE MONDEVILLE, op. cit., p. 58.

[54] Idem, p. 60.

[55] Ibidem, p. 20.

[56] Ibidem, p. 60.

[57] Ibidem, p. 60.

[58] Ibidem, p. 61.

[59] Ibidem, p. 61.

[60] Ibidem, p. 62.

[61] Ibidem, p. 62.

[62] Ibidem, p. 63.

[63] Ibidem, p. 651.

[64] MARIE-CHRISTINE POUCHELLE, op. cit., pp. 198-199.

[65] Voir à cet égard JEAN-CLAUDE SCHMITT, La raison des gestes en Occident, Bucureºti, Meridiane,1998, p. 292, trad. roum.

[66] HENRI DE MONDEVILLE, op. cit., p. 26.

[67] Idem, p. 738.

 

   

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